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L’enivrante mélodie des balafons de Claude Luisier

2 février 2017 | Edition N°1926

Le séchey – Depuis 35 ans, cet ancien bûcheron a tout arrêté pour construire et vendre des balafons, instrument à percussion originaire d’Afrique. Un savoir-faire précieux.

Claude Luisier improvise au balafon dans son salon. ©Charles Baron

Claude Luisier improvise au balafon dans son salon.

«Le balafon produit un son étrange, sauvage, presque électronique. Un son qui touche au plus profond mon coeur», confie Claude Luisier. Depuis 35 ans, ce Valaisan d’origine a construit près de 300 balafons dans son atelier du Séchey. «Cela ressemble un peu à un xylophone, mais en beaucoup plus vivant et puissant.»

C’est en Afrique que Claude Luisier entend pour la première fois cet instrument à percussion. Une sonorité entêtante, qu’il se remémore constamment durant plusieurs années, dès son retour en Suisse. «J’étais comme flashé. J’écoutais en boucle le vinyle d’un musicien malien. J’ai alors décidé de me lancer dans la fabrication de balafons.»

Il quitte son métier de forestier bûcheron et construit sa première pièce en 1982, pour son usage personnel. «J’ai appris tout seul à jouer quelques mélodies. Puis j’ai commencé à transmettre ma passion», raconte-il. Une activité communicative, puisque de nombreux amateurs et professionnels font appel à ses services.

Aujourd’hui, Claude Luisier reçoit Emmanuel Kohn, un menuisier originaire de Paris qui souhaite construire son propre balafon depuis plusieurs années. Il a trouvé le contact de Claude Luisier sur Internet et a décidé de monter le voir au Séchey, de temps en temps, pour prendre des conseils. «Nous avons déjà construit un quart de l’instrument, sourit le jeune homme de 32 ans, mais c’est énormément de travail.» Pour Claude Luisier, cette façon de faire n’est pas habituelle. «Dans la plupart des cas, les gens me commandent des balafons et je les façonne tout seul», explique-t-il.

La richesse du son

Claude Luisier transmet ses connaissances dans la fabrication de balafon au menuisier Emmanuel Kohl. ©Charles Baron

Claude Luisier transmet ses connaissances dans la fabrication de balafon au menuisier Emmanuel Kohl.

Dans l’atelier de la grande maison du Séchey, chaleureusement décoré d’images et d’objets des quatre coins du monde, les deux hommes s’affairent autour des panneaux de bois. «Pour construire un balafon, il faut du bois de bonne qualité, du cuir, de la cellulose et de la colle d’os. Avec les mailloches, il faut frapper sur les lames. Le son est décuplé grâce aux calebasses sous l’instrument, qui servent de caisses de résonance. En Afrique, ils utilisent de la chrysalide d’araignée pour créer un subtil grésillement métallique. On peut aussi utiliser des boyaux», explique-t-il.

Mais certains matériaux sont de plus en plus difficiles à trouver en Suisse. «La plupart des entreprises vendent en gros. Alors ce n’est pas facile pour les indépendants comme moi de gagner leur vie», regrette l’homme, en roulant une cigarette au coin de son établi.

«180 heures de travail»

Il y a vingt ans, l’artisan recevait beaucoup plus de commandes qu’aujourd’hui. «Les balafons se vendaient mieux, sûrement un effet de mode. J’avais un réseau à Genève et Zurich. J’ai même construit le balafon de Mamadou Diabaté, maître en la matière.» Basé à Vienne, ce musicien malien donne des concerts solo aux Etats-Unis, au Canada et en Inde. «C’est magnifique à entendre, raconte Claude Luisier. Je ne peux pas m’empêcher de danser.»

Un balafon de concert mesure près de 1m60 et représente plus de 180 heures de travail. «Je le vends entre 5000 et 6000 francs, précise Claude Luisier. Il est si difficile de quantifier mes heures de travail. Quand on aime, on ne compte pas. Mais il faut bien rembourser les frais. Si je gagnais au loto, j’offrirais mes balafons à qui veut, surtout aux Africains qui n’ont pas les moyens.»

En parallèle, il donne des cours et organise des stages pour les amoureux de la musique africaine. «Il y a quelques années, j’avais l’habitude d’emmener un groupe de personnes dans la forêt du Risoux. Nous jouions du balafon au coin du feu. C’était magique. Grâce aux arbres, la profondeur du son était décuplée. Mon amour pour la forêt est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles je me suis installé dans la vallée de Joux en 1981», confie-t-il.

Un album en 2001

«Aujourd’hui, je donne encore quelques cours, mais c’est tout», glisse l’artisan. Pour arrondir ses fins de mois, il travaille dans la rénovation de maison. «A 66 ans, je suis fatigué de crapahuter sur les chantiers, révèle Claude Luisier. Quand je peux, j’essaie de me retrouver face à mon instrument. Il me ressource et je peux vraiment me laisser aller.»

Au delà de la fabrication, Claude Luisier s’est également produit sur scène. «Avec deux amis, nous avons sorti un album en 2001, sous le nom de «Balabagui». Nous avons même gagné le prix du public au festival Voix de fête à Genève». Mais, après trois ans de tournée, le groupe a arrêté de se produire. «Il faut avoir la fibre commerciale pour s’engager dans ce business. Cet aspect ne me plaît pas. Je préfère transmettre ce que je sais et jouer pour le plaisir», conclut Claude Luisier, en relevant ses manches et en entamant une exaltante mélodie.

La caméra du «balafon des neiges»

Claude Luisier fait l’objet d’un documentaire depuis plus de cinq ans. Rencontre avec Daniel Anders, le réalisateur.

Comment avez-vous eu l’idée de tourner ce documentaire ?

Je tournais un reportage sur les musiciens de la vallée de Joux avec ValTV et j’ai rencontré Claude. Coup de foudre. En cinq minutes, je suis tombé amoureux de son univers et de la sonorité exotique de l’instrument.

Comment s’est passé le tournage ?

Je suis resté cinq ans en sa compagnie. J’ai filmé son quotidien, ses clients, ses rencontres. J’ai énormément d’images.

La date de sortie est-elle déjà prévue ?

Le film aurait du être terminé à la fin de l’hiver, mais nous manquons de financement. Quand ce sera résolu, il sera diffusé, idéalement, en avant-première à la vallée de Joux.

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Lila Erard