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Briser un tabou dans le milieu agricole

3 février 2017 | Edition N°1927

Provence – Touchés par un drame familial, une agricultrice et son fils ont décidé de témoigner à la télévision sur le mal-être qui ronge les campagnes. Rencontre avec ce duo courageux et résolument optimiste.

Adrien et Aline Favre, avec les chiens «Lucky» et «Teddy», devant l’exploitation familiale. ©Carole Alkabes

Adrien et Aline Favre, avec les chiens «Lucky» et «Teddy», devant l’exploitation familiale.

L’apparition d’Aline et Adrien Favre à l’antenne de la RTS, la semaine dernière, n’est pas passée inaperçue. «J’ai répondu à des téléphones jusqu’à minuit le soir-même. Il ne s’agissait pas forcément de gens que nous connaissions », relève le second cité, touché par ces marques de compassion.

Le jeune homme n’ a pas attendu ses 20 ans pour s’associer à sa mère sur l’exploitation de Provence frappée par un terrible drame : le suicide de Gilles, le père de famille, le matin du 5 novembre 2012. «Nous savions qu’il allait mal. Il ne mangeait plus et avait des difficultés à dormir depuis plusieurs semaines», relève Aline Favre. «Il me disait qu’il n’arrivait plus à penser», ajoute le fils du défunt. Tous deux ne l’auraient cependant jamais vu commettre l’irréparable.

Pris dans l’engrenage

Les nombreux défis liés à l’étable fraîchement construite et la crainte de ne pas gérer le changement technologique accablaient, selon Aline, cet homme sensible, peu enclin à s’épancher sur ses états d’âme. La veille de sa disparition, Gilles Favre avait, ainsi, tout simplement répondu «non» à sa femme qui lui demandait s’il allait bien. «Le soir, il était toujours sur son fauteuil et jouait aux cartes sur l’ordinateur. Alors, lorsqu’il est venu s’asseoir vers moi sur le canapé, je me suis dit que ce n’était pas normal», avait confié l’épouse aux caméras de l’émission «Paysans en détresse», de Temps présent. Cette dernière n’avait toutefois «pas creusé». «Je savais que je l’aurais embêté ou qu’il ne m’aurait pas répondu», avait-elle expliqué.

Sources de préoccupation

Baisse du prix de certains produits, comme le lait, mise aux normes d’installations synonymes d’investissements conséquents, charges de travail et administrative : les raisons de perdre pied ne manquent pas. «Certains villageois n’auraient pas imaginé que nous avions autant de pression», déclare Aline Favre.

La détresse ne se communique ou ne se commente toutefois pas facilement dans le monde paysan, où la fierté dicte souvent de taire ses faiblesses, observe avec clairvoyance Adrien Favre. En formation pour obtenir son brevet, le jeune agriculteur indique que son témoignage n’a quasi pas suscité de réaction des ses collègues ou de ses enseignants. Il lui a, en revanche, permis d’apprendre qu’un de ses anciens maîtres d’apprentissage avait déjà dû se mettre au vert trois mois. «Il ne m’en avait jamais parlé avant», observe celui qui espère contribuer à briser les tabous.

«Après le décès de mon mari, j’ai tout de suite affirmé que nous allions continuer»

Malgré les difficultés de leur métier, Aline et Adrien Favre sont déterminés à perpétuer l’exploitation familiale, active dans la production de lait valorisé en Gruyère. «Après le décès de mon mari, j’ai tout de suite affirmé qu’on allait continuer, par respect pour lui et parce que je savais qu’il y avait Adrien derrière», déclare la veuve. Avant que son fils ne termine son apprentissage, en août 2016, cette quinquagénaire a pu compter sur l’aide d’un employé, de ses beaux-parents, ainsi que d’autres agriculteurs du village. «Gilles était aimé de tous, c’était la gentillesse même. J’ai bénéficié d’un énorme élan de solidarité. Ses amis proches étaient toujours là pour moi», indique-telle.

Fille d’enseignants, elle attribue plusieurs avantages à la profession qu’elle a découverte par le biais de son époux. «Nous nous levons tôt le matin et travaillons le week-end, mais le fait d’être indépendants nous donne de la liberté. Sans oublier que nous sommes dehors, à l’air libre.»

Les propos d’Adrien Favre traduisent la même passion. «Lors de mon apprentissage, je restais un an sur la même exploitation. C’est stimulant d’avoir des objectifs à plus long terme. Nous envisageons, par exemple, de transformer l’ancienne écurie», précise- t-il.

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Ludovic Pillonel