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«Ça fait des siècles que le langage est manipulé dans une optique viriliste»

27 juin 2019 | Edition N°2527

Yverdon-les-Bains – L’auteur français Alain Damasio a fait un crochet par la Cité thermale, le 15 juin, avant un retour prévu en août. Il en a profité pour expliquer de quelle façon la langue peut se mettre au service de la révolte.

Hasard du calendrier, Alain Damasio était à Yverdon-les-Bains au lendemain de la Grève des femmes, le 15 juin, pour donner une masterclass à la Maison d’Ailleurs sur le thème «Écrire la révolte» et présenter son roman Les Furtifs, sorti en avril. L’auteur français de science-fiction, qui a vendu plus de 300 000 exemplaires de son best-seller sorti en 2004, La Horde du Contrevent, évoque ses combats et sa vision des rapports hommes-femmes.

Comment abordez-vous cette masterclass sur l’écriture de la révolte?

Je me concentre sur un aspect du langage, qui est pour moi fondamental: l’aspect physique des sons. Je vais présenter aux participants les 18 consonnes et les 16 voyelles du français, puisque le on et le en sont des voyelles, notamment. Je veux leur montrer l’atome élémentaire d’expressivité de la langue et leur expliquer, par exemple, ce que la voyelle ou est capable d’exprimer quand on l’utilise dans un mot.

La révolte s’exprime donc d’abord dans les sons?

Oui. Après, on va la rythmer par la syntaxe, tendue, nerveuse, explosive. Mais on commence par aller chercher les types de sons les plus percutants du français: p, t et – que l’on retrouve dans percuter, impact, compact – contiennent l’expressivité de cette tension, de cette frappe, de ce côté très viril. D’autres consonnes sont très peu à même d’exprimer ça: la série l, m, n, par exemple, est géniale pour transmettre la mélancolie et la douceur. Mais c’est dur d’exprimer la révolte avec ça.

Ce sont justement les lettres que l’on retrouve dans elle, et dans féminin, ces mots qui qualifient celles qui sont descendues dans la rue le 14 juin pour exprimer leur ras-le-bol. Vous qui avez grandi dans une famille très patriarcale, vous expliquez que votre rapport aux femmes a évolué après que votre compagne vous a ouvert les yeux. 

En étant un mâle blanc occidental et hétérosexuel à l’approche de la cinquantaine, tu deviens de toutes les majorités. Tu n’es jamais dans une situation de minorité dans laquelle tu te sentirais mal à l’aise par rapport à la norme centrale. Donc tu es bourré d’angles morts. Je ne me rendais pas compte, par exemple, que je faisais des livres hétérocentrés. C’est un pote trans qui me l’a fait remarquer un jour. Dans mon premier livre, je ne me posais pas la question du genre. Puis j’ai commencé à y réfléchir et ça s’est ouvert. Maintenant, je me demande ce que veut dire hétérocentré par rapport au mouvement LGTB. Mais ce sont des modes d’attention que tu n’as pas, au départ, car tu n’es pas menacé.

Que diriez-vous, en tant qu’animateur de l’atelier «écrire la révolte», aux femmes qui sont descendues dans la rue en Suisse? 

Je leur dirais de se battre pour l’écriture inclusive. Ça fait des siècles que le langage est manipulé dans une optique viriliste et masculine. On a décidé, par exemple, que le pluriel était masculin en français: même s’il y a 29 filles et un mec dans une classe, on va dire ils. Si j’étais une femme, je mettrais une dominante féminine sur tous les pluriels pour habituer les gens. Il faut être trash et révolté! Je trouve les autrices très douces, quand elles parlent d’équilibre. Les femmes vivent sous l’empire de la masculinisation du langage depuis des siècles: à un moment donné, inversez la tendance!

La suprématie et l’enfermement que vous décrivez pour les femmes, on les retrouve dans votre nouveau livre, Les Furtifs. Dans ce roman, vous dénoncez la technologie qui prend le pouvoir et le contrôle de nos vies.

Il s’agit en effet de deux combats. Mais l’aliénation qu’amène la technologie n’est pas genrée. C’est quelque chose d’anthropologique lié à la loi du moindre effort, à la soif de commodité et à une forme de paresse.

Vous mettez en garde contre les jeux vidéo, notamment. Au regard de la conférence que vous donnerez dans le cadre du Numerik Games Festival, fin août à Yverdon-les-Bains, vous expliquez qu’il y a deux catégories de jeux vidéo: ceux qui permettent de grandir, et ceux qui aliènent…

Très peu de gens ont conscience de cela. Il est évident qu’il y a des jeux totalement addictifs et aliénants, alors que d’autres ouvrent des univers extraordinaires, permettent de spatialiser les choses et éduquent des facultés cognitives chez les adolescents.

En venant à Numerik Games ou à la Maison d’Ailleurs, vous entendez jouer un rôle de pédagogue?

Oui. Et je souhaiterais pousser les gens qui sont dans ce domaine à créer des associations pour éduquer les parents. Aujourd’hui, ils sont tous conscients qu’il faut faire le tri entre les séries qui sont intéressantes pour les gosses, et celles qui sont pourries. Mais on ne fait pas ce travail sur les jeux vidéo . C’est pareil pour l’éducation à Internet, aux SMS, au chat, aux réseaux sociaux.

(Lire la suite dans notre édition papier)

Caroline Gebhard