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Dans le quotidien d’un baroudeur des tréfonds de l’ATP

24 février 2016 | Edition N°1688

Tennis – Classé 1549e joueur mondial, le Grandsonnois Jessy Kalambay se bat pour réaliser son rêve dans les circuits inférieurs aux quatre coins du globe. L’aventure, dans tous les sens du terme.

Jessy Kalambay est toujours prêt à trimballer ses sacs sur le circuit Future ou celui des Challengers. Il a même participé deux fois aux qualifications du tournoi ATP de Gstaad, sans parvenir à s’en extirper, au bénéfice d’une wildcard délivrée par les organisateurs. © Michel Duperrex

Jessy Kalambay est toujours prêt à trimballer ses sacs sur le circuit Future ou celui des Challengers. Il a même participé deux fois aux qualifications du tournoi ATP de Gstaad, sans parvenir à s’en extirper, au bénéfice d’une wildcard délivrée par les organisateurs.

Du haut de son mètre 92, aidé par ses 96 kilos, il envoie du lourd. le match a lieu sur un court de Lagos, la capitale du Nigeria. On est à quelques jours de Noël. C’est la première fois que Jessy Kalambay joue en Afrique noire. Sur le terrain, il domine un adversaire ghanéen en deux manches, empochant un nouveau point ATP, avant d’être éliminé au deuxième tour. Il est temps de rentrer en Suisse, afin de préparer le début de l’année suivante, que l’actuel matricule 1549 mondial entamera en Espagne.

Le Grandsonnois de 23 ans est rentré bredouille des deux tournois estampillés Future, disputés dernièrement à Majorque. Il a, à peine, eu le temps de rentrer deux semaines pour compléter sa préparation, qu’il est déjà reparti pour sa prochaine tournée, au Portugal cette fois. Le quotidien de Jessy Kalambay, tennisman des circuits internationaux de l’ombre, «les tréfonds», comme il se plaît à les qualifier lui-même, est ainsi fait, rythmé par ses voyages, la compétition et l’entraînement, en alternance toutes les deux ou trois semaines, durant quasi toute l’année.

Cela fait maintenant plus de trois ans -depuis septembre 2012-, qu’il arpente le circuit «pro», ou plutôt qu’il fait partie de ceux qui rêvent de véritablement le devenir. «Je me suis acheté une carte du monde. J’ai visité 33 pays sur quatre continents», s’amuse à relever celui qui est passé par la Thaïlande, les pays de l’est de l’Europe et une multitude d’autres destinations pour et grâce au tennis. «Il me manque l’Océanie. J’aimerais y aller, par exemple quand je serai assez bien classé pour jouer les qualifications de l’Australian Open…»

La solitude

Aux quatre coins du monde, bien qu’il n’ait pas tellement le loisir de faire du tourisme, c’est parfois l’aventure. Il lui est arrivé de manquer un vol interne, en Inde, avec un ami joueur. Ils se sont retrouvés coincés à l’aéroport, près d’un bancomat qui ne fonctionnait pas. Ils ont, finalement, trouvé une astuce pour retirer juste suffisamment d’argent et se procurer de nouveaux billets. D’un lieu à l’autre, l’organisation n’est pas toujours égale. «C’est parfois très bien, d’autre fois la galère. Dans certains cas, il faut se souvenir pourquoi tu es là et où tu veux aller», commente, avec bonheur, celui qui s’est parfaitement accomodé de sa vie de baroudeur.

S’il retrouve des amis ci et là, Jessy Kalambay voyage très souvent seul. «C’est le plus dur, reconnaît-il. Les journées sont bien pleines, il y a toujours du monde aux abords des courts, mais ce ne sont pas forcément des proches. Plus que de coaching, j’aurais souvent besoin d’un soutien moral.» Sur le circuit, il utilise principalement l’anglais pour se faire comprendre. Mais il a décidé de profiter de son temps libre pour apprendre l’espagnol. Dans les chambres d’hôtel, il regarde des séries télévisées en castillan pour se faire l’oreille.

Depuis la fin de l’été passé, le colosse a quitté Stade Lausanne pour rejoindre Cristian Villagran, à Peseux. «J’avais besoin de changement», affirme le Bocan. L’Argentin est, aussi, l’entraîneur de la Chaux-de-Fonnière Conny Perrin. Ancien 200e mondial, Villagran -par ailleurs vainqueur de la 1re édition du Swissloc Open d’Yverdon l’été passé-connaît toutes les ficelles du milieu.

Jessy Kalambay souhaite profiter de l’expérience de son entraîneur pour donner un nouvel élan à sa carrière. C’est vrai, la progression du Nord-Vaudois n’a pas été aussi rapide qu’escompté. Mais il croit en lui-même, et c’est bien pour ça qu’il continue. «La différence entre les joueurs de la 500e à la 1500e place n’est pas énorme, assure-t-il. J’ai déjà battu des adversaires très bien classés. Le niveau, je peux l’avoir. Mais je dois trouver de la régularité. Et je sais que je peux gagner en constance.»

Expert en économie

Une telle carrière a un coût. Que Jessy Kalambay chiffre à près de 50 000 francs par saison, dont deux tiers sont issus du sponsoring. Le reste, il le gagne en donnant des leçons de tennis et en monnayant ses services, lors des interclubs. Désormais, il a choisi de distiller moins de cours, pour avoir plus de temps pour la récupération. Ses journées étaient parfois harassantes: «Il m’est arrivé de commencer à servir de sparring à 7h à Lausanne, d’avoir l’entraînement dans l’enchaînement, matin et après-midi, puis de donner des cours le soir, à 20h à Neuchâtel», évoque-t-il. Son programme allégé lui permet de s’entraîner au moins autant, tout en se concentrant mieux sur sa carrière. Cela signifie, aussi, qu’il doit diminuer la voilure, en faisant des concessions. «Je vais voyager moins loin», relève celui qui est devenu un véritable «expert pour trouver les bonnes offres et comparer les prix des vols et des hôtels». Après le Portugal, il envisage une tournée en Crête. Il va, en outre, organiser un repas de soutien ce printemps. Enfin, dpuis le début de l’année, il reçoit du matériel -raquettes et habits- de Head, sponsor de son coach.

Evidemment, il vit chez ses parents… et cinq ou six mois par année à l’étranger. «Un joueur comme moi doit faire attention à chaque dépense. Je me fais un budget nourriture, tout en me nourrissant sainement et pas avec des sandwiches tous les jours, car c’est un investissement pour mon tennis», raconte-t-il. Ainsi, en rentrant de Majorque, il a préféré un vol avec escale à Londres, plutôt qu’un direct pour Genève, car il pouvait ainsi économiser une centaine d’euros.

Forcément, il lui est arrivé d’être un peu court financièrement. «Mais j’ai toujours trouvé des gens prêts à m’aider. Des personnes qui aiment le tennis, qui veulent aider des jeunes de la région ou qui croient en moi», énumère-t-il, redevable. Une étude a révélé que, pour générer plus de gains que de dépenses sur le circuit international de tennis, il faut faire partie du top 250. «Mon objectif est de gagner ma vie en tant que joueur à 25 ans, lance Jessy Kalambay. Il me reste deux ans pour y parvenir.»

Carte de visite

Nom: Jessy Kalambay.

Age: 23 ans.

Domicile: Grandson.

Profession: joueur de tennis.

Club: s’entraîne au TC Peseux; jouera cette saison pour Drizia-Miremont TC (Genève, LNB) en interclubs.

Classements: ATP: 1549 (meilleur classement: 1211, en février 2015). Swiss Tennis: N2.28 au classement mensuel.

Particularité: il est le premier et seul Nord-Vaudois à avoir remporté un point ATP.

Manuel Gremion