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De l’art de ne rien lâcher

5 juin 2019 | Edition N°2512

A l’aube de la grève du 14 juin, des femmes d’aujourd’hui croisent leur destinée avec celles de personnalités oubliées de l’histoire. élodie Ducret s’est prêtée à ce jeu de miroir avec Valérie de Gasparin, fondatrice de l’école de La Source.

Valeyres-sous-Rances, 1859: Valérie de Gasparin, épouse du comte Agénor de Gasparin, homme politique français d’origine corse, multiplie les contacts pour créer une école de gardes-malades laïque et indépendante. Depuis Le Manoir, une ancienne gentilhommière acquise par sa famille, cette femme de lettres a un dessein: créer un établissement qui se distinguerait de celui des sœurs catholiques et des diaconesses dans le sens où il accueillerait des élèves qui ne seraient soumises à aucune règle commune. Ainsi, ses protégées ne seraient pas qualifiées de «sœur», ne seraient pas tenues au célibat, n’arboreraient aucun uniforme et percevraient un salaire de la part de leur employeur pour les soins prodigués à l’issue de leur formation.

Soutenue par son mari, Valérie de Gasparin lorgne d’abord du côté de Genève pour installer son école. Le couple fait chou blanc et se tourne alors du côté de Lausanne. En novembre 1859, la première institution de formation de personnel soignant laïque et non dépendante d’un centre hospitalier voit le jour. L’école La Source – devenue Institut et Haute école de la santé La Source en 2002 – est née. Et elle est unique au monde. Pourtant, «si Valérie de Gasparin semble être connue au XIXe siècle pour ses nombreuses œuvres littéraires, elle reste une illustre inconnue pour une majorité de soignants d’aujourd’hui», écrit Michel Nadot dans le livre Valérie de Gasparin, une conservatrice révolutionnaire.

Ces fichues maths

Plus de cent cinquante ans plus tard, à quelques encablures de Valeyres-sous-Rances, la Baulmérane élodie Ducret s’apprête à rejoindre les rangs de l’Institut et Haute école de la santé La Source sans se douter de l’héritage que lui a laissé cette voisine disparue en 1894. Nous sommes en 2011 et la jeune femme de 23 ans a dû batailler ferme pour en arriver là. «à l’école, j’étais en voie secondaire à options (VSO), explique cette jeune maman de 31 ans qui vit aujourd’hui à Villars-sous-Champvent. J’avais pas mal de lacunes en maths, ça a toujours été mon point noir.» Malgré sa détermination, son niveau scolaire lui colle à la peau. «En dernière année d’école, je devais faire un stage, se souvient-elle. Une pharmacienne m’avait dit non, car elle ne prenait pas de stagiaire sortant de VSO. Ça m’avait marquée.»

Avant de rejoindre La Source, élodie Ducret doit redoubler d’efforts. Au sortir de l’école obligatoire, elle s’y reprend à deux fois avant d’être acceptée dans une école de soins et santé communautaire. En 2005, elle rejoint finalement celle de Saint-Loup, dont elle ressort trois ans plus tard avec un CFC en poche. «J’ai réussi brillamment mon apprentissage et ça m’a redonné confiance en moi.» Mais ce n’est qu’une étape pour celle qui se rêve infirmière et qui, à 15 ans déjà, avait réalisé son travail de fin d’année sur les bienfaits de l’eau. Un sujet, là aussi, en droite ligne avec les intérêts de Valérie de Gasparin. En 1858, la Valeyrienne avait fondé l’Asile des bains d’Yverdon pour y accueillir des personnes d’origine modeste atteintes d’affections rhumatismales.

Cours du soir

«Je voulais aller plus loin, mais il me fallait une maturité professionnelle», poursuit Elodie Ducret. Qu’à cela ne tienne. Durant un an, elle suit des cours du soir pour perfectionner son allemand et son anglais, et se préparer aux examens d’entrée à la maturité professionnelle. En parallèle, elle travaille comme assistante en soins communautaires à Lausanne. Mais au moment de passer ses examens de maturité professionnelle, elle bute à nouveau sur ces fichues maths. Elle doit également repasser les épreuves de biologie et d’allemand. «J’étais de nouveau au fond du bac», concède la jeune femme. Mais elle ne se laisse pas abattre: «J’avais vraiment envie d’avoir ce titre d’infirmière.»

Comme Valérie de Gasparin, la jeune femme s’accroche à son idéal. En 2011, elle finit par intégrer l’Institut et Haute école de la santé La Source. Une formation de trois ans qu’elle accomplira sans accroc: «J’étais persuadée qu’en étant dans le domaine qui m’intéressait vraiment, ça allait bien se passer!»

Aujourd’hui, la trentenaire travaille comme infirmière dans les soins à domicile au CMS Yverdon, après avoir œuvré au sein de l’Hôpital de la Cité thermale. Un emploi à 60% qui lui permet d’avoir du temps pour son petit Aaron de neuf mois. Infirmière et maman comblée, elle affirme aujourd’hui avoir atteint son «équilibre de vie». A neuf jours de la grève du 14 juin, celle qui a dû se battre pour atteindre ses objectifs souligne toutefois que la voie est loin d’être toute tracée pour les femmes: «Il y a beaucoup de choses qui reposent sur nos épaules: psychologiquement, je pense qu’on a une charge mentale plus importante que les hommes. Si on était davantage valorisées sur le plan professionnel et qu’on pouvait être sûres de recevoir un salaire égal pour un travail égal, ça nous permettrait d’être encore plus indépendantes.»

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Portraits croisés

«Il y a une logique d’invisibilisation des femmes dans l’histoire, note Sophie Mayor, directrice du théâtre de L’Echandole, à Yverdon-les-Bains, et membre du Collectif nord-vaudois pour la Grève des femmes. Le mouvement féministe lutte pour les remettre en lumière.» En préparant la manifestation du 14 juin, le collectif s’est demandé quelles étaient celles qui avaient marqué l’histoire de la région. «On s’est rendu compte qu’on n’en connaissait aucune, poursuit Sophie Mayor. Du coup, on s’est mise à les chercher.» Les organisatrices ont découvert que le Nord vaudois a vu défiler quantité de femmes méritantes: «Il y a toutes celles d’avant, mais aussi d’aujourd’hui, qui méritent d’être valorisées.» D’ici au 14 juin, La Région publie trois portraits croisés mettant en miroir une personnalité historique et contemporaine.

Caroline Gebhard