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Elles ont passé du fuchsia au violet foncé, mais ont gardé le même air de révolte

13 juin 2019 | Edition N°2517

Nord vaudois – À la veille de la grève du 14 juin, des femmes d’aujourd’hui croisent leur destinée avec celles qui ont marqué l’histoire en 1991, lors du premier débrayage.

«En douceur à Yverdon-les-Bains», titrait le Journal du Nord vaudois, le 12 juin 1991, pour annoncer la Grève des femmes qui se préparait à l’époque. Du café et des croissants offerts par le parti socialiste, un apéritif organisé par l’Association pour les droits des femmes, un pique-nique proposé par un groupe de dames et une distribution de badges: le programme d’antan semblait effectivement bien «calme» par rapport à celui concocté par le collectif yverdonnois 2019 (lire encadré).

Opérations coup de poing

Une soixantaine de Nord-Vaudoises s’activent depuis des mois pour marquer ce vendredi 14 juin d’une pierre blanche. Elles ont d’ailleurs commencé à manifester leur ras-le-bol face aux inégalités, le 14 mars dernier. Soutenues par des hommes, elles ont déjà organisé une kyrielle d’actions dans la région: discussions, distributions de tracts, projections de courts-métrages, décoration de la statue de Johann Heinrich Pestalozzi, peinture sur corps, cortège, goûter et repas féministes, exposition spéciale au Musée d’Yverdon, notamment.

Hier soir encore, elles ont fait parler d’elles. Un groupe de femmes a en effet recouvert neuf menhirs de Clendy avec du tissu rose, beige et brun symbolisant des vulves. «Cette idée a jailli dès la première réunion du collectif et elle a été assez percutante pour qu’on ait envie qu’elle soit réalisée, raconte Rachel Brunner, 29 ans, en pesant ses mots. On a retrouvé peu d’écrits sur des femmes célèbres alors que, c’est sûr, elles ont fait des choses. Ce n’est simplement pas resté. On souhaite que notre travail soit aussi reconnu.» Mais pourquoi représenter des organes génitaux? «Parce qu’il y a beaucoup de tabou là autour. On voit souvent des pénis dessinés sur les murs ou derrière une porte de WC publics, jamais de vulve. D’ailleurs, ce n’est que depuis 2017 que le clitoris est représenté correctement!» Ce n’est donc pas pour rien qu’elles ont choisi un site touristique et historique pour leur opération coup de poing. «Les menhirs sont aussi des symboles phalliques et, esthétiquement, on trouvait sympa le contraste entre la dureté de la pierre et les vulves en tissu», poursuit celle qui a organisé, fin mai, un atelier à ciel ouvert pour créer ces «robes».

Mais ceci n’est que l’amuse-bouche du menu, bien plus piquant, que les femmes font mijoter pour demain. Car si certaines actions, comme le fait de bloquer des magasins, rebaptiser des rues et défiler avec des pancartes, des badges et des t-shirts aux couleurs de la grève, résonnent comme des airs bien connus, elles ont prévu quelques surprises… Notamment installer une quarantaine de transats à la place Pestalozzi!

Encore plus de revendications

Si le programme s’annonce plus varié et chargé qu’en 1991, c’est aussi parce qu’elles ont beaucoup de choses à contester. «La première grève s’inscrivait moins dans un mouvement social, davantage dans des préoccupations liées à l’emploi et aux salaires, estime Laura Voyame. J’ai l’impression que nous avons une approche plus globale et systématique des inégalités. On fait un constat plus large et pour tous les âges.» C’est pourquoi un accent particulier a été mis sur le thème de la sexualité à Yverdon-les-Bains, où un stand avec un quiz sera mis sur pied devant l’Hôtel de Ville. «Même le rapport sexuel est dominé par les hommes, il s’arrête quand ils ont joui, sans égard pour la femme, souligne Maëlle Daridon. Plein d’inégalités ressortent de la sexualité, dont on a une vision hétérocentrée.» Et Laura Voyame d’ajouter: «Il y a une méconnaissance du corps et de la sexualité chez les jeunes, qui est source d’angoisse pour eux. Ils ne connaissent que les stéréotypes alors qu’il y a plein d’autres choses à explorer. »

Malgré ces nouvelles revendications, les doléances de 1991 n’ont de loin pas toutes été entendues. «On en a marre d’attendre!», martèle Antoinette Zutter, qui a rejoint le collectif sur le tard, tout comme elle l’avait fait lors du premier débrayage. Elle qui utilise le tissu comme moyen d’expression a trouvé son bonheur dimanche dernier. Car les militantes nord-vaudoises avaient organisé un atelier afin de terminer la conception des panneaux et des banderoles pour le cortège de demain. «À l’époque, c’était la même organisation. Les gens se retrouvaient dans des cuisines ou chez des amis pour préparer la manif, se souvient Marika Zisyadis, qui avait une dizaine d’années lorsque le premier soulèvement a vu le jour. Je me rappelle d’une soirée où ma maman avait invité des copines à la maison. Elle m’avait gentiment priée d’aller jouer ailleurs. J’avais bien compris que, là, c’était le moment d’organiser la Grève des femmes.»

Un écho dans les médias

À l’image de La Région, tous les médias suisses ont évoqué la grève des femmes. Cette année, comme en 1991, certains y ont même consacré des éditions spéciales. «Jamais le beau sexe n’a autant fait parler de lui», relevait feu la journaliste Martine Bloesch dans les colonnes du Journal du Nord vaudois, il y a vingt-huit ans, avant de tendre son micro à des ménagères et à des enseignantes de la région qui, visiblement, ne se sentaient pas directement concernées par la manifestation. «Avant de faire la grève, c’est pour la solidarité entre les femmes qu’il faudrait se battre, lui avait confié une certaine Thérèse. Je souhaiterais qu’une allocation pour les femmes à la maison soit introduite car elles rendent un service inestimable à la société et, ainsi, on pourrait supprimer les crèches.» Une réponse qui prête à sourire aujourd’hui, et qui ferait certainement bondir Ornella Winderickx, enseignante et membre du collectif yverdonnois 2019: «Mon message aux femmes est le suivant: Surtout, par pitié, gardez vos jobs! Pensez à votre AVS!» 

Christelle Maillard