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“Il se prend pour Dieu le Père”

26 juin 2020 | Edition N°2748

Tribunal Criminel - Le procès du thérapeute magnétiseur s’est poursuivi hier dans un climat de vive émotion avec les auditions d’un expert psychiatre et, surtout, de l’épouse du prévenu.

Jour très particulier hier dans un procès déjà hors norme du magnétiseur nord-vaudois accusé d’une quinzaine de griefs, dont escroquerie, viol et actes d’ordre sexuel commis sur des personnes incapables de discernement ou de résistance. Et pour cause : le témoignage de l’épouse du prévenu était au programme. Pour l’occasion, ce dernier, un ex-gendarme français de 66 ans, avait troqué son sweat à capuche noir et défraîchi pour un polo bleu ciel, couleur de la sagesse et de la tranquillité. À peine entrée dans la salle d’audience du Tribunal criminel de la Broye et du Nord vaudois, sa femme rêvait déjà d’en partir en courant. Et elle avait de quoi redouter ce moment puisque toutes les parties attendaient de connaître sa version des faits. «On ne veut pas la juger mais on s’est toutes demandé comment elle pouvait ne pas se douter de ce qu’il se passait avec les patientes de son mari, surtout qu’elle est kinésiologue et donc qu’elle travaille sur l’émotionnel, confie l’une des 18 plaignantes. On a envie de comprendre. »

Les juges aussi cherchaient des réponses et des réactions de sa part. Le président Gabriel Hersch l’a tout de suite mise sur le gril : «Vous avez déclaré lors de votre audition : Serge* se prend pour Dieu le Père. Qu’est-ce que cela signifie-t-il ?» Et la kinésiologue de répondre : «C’est quelqu’un qui aime bien savoir les choses, pouvoir contrôler. » Des paroles qui ont visiblement dépité le prévenu, qui niait de la tête. La témoin a néanmoins confirmé certaines explications avancées depuis le début de la semaine par le prévenu, notamment à propos des «Je t’aime » susurrés à l’oreille des patientes. «Ce sont des expressions utilisées dans la méthode Ho’oponopono», assure-t-elle. Avant de préciser : «Je l’ai parfois entendu dire :
Je n’ai pas d’idée derrière la tête, c’est seulement thérapeutique. » Formée en hypnose ericksonienne, comme son mari, elle a aussi appuyé le fait qu’une personne sous hypnose «conserve un état de pleine conscience et garde sa liberté d’action».
Quant à sa réaction face à l’accusation de doigts introduits dans les parties intimes des plaignantes, l’épouse reste sans voix : «Je ne peux pas imaginer qu’elles aient été abusées lorsque j’étais présente dans la maison. » Elle prétend également avoir découvert il y a quelques semaines seulement les contrats de «travaux occultes » impliquant notamment des rapports sexuels complets. «Je suis choquée et je ne cautionne pas », a-t-elle martelé, sans
trouver d’autres mots pour expliquer ses sentiments. Ce qui n’a pas manqué de faire tiquer les avocats. «Jusqu’au verdict, mon mari est présumé innocent. Après, notre histoire de couple, c’est autre chose », a-t-elle fini par lâcher. Face à ces mots, Serge n’a pas su retenir ses larmes et s’est écrié au milieu du témoignage : «Et si je me suicide aujourd’hui, c’est réglé ? On ferme les formulaires, je n’en peux plus ! » Pour rappel, l’homme est incarcéré à La Croisée, à Orbe, depuis dix-neuf mois.

Pour les plaignantes, en revanche, cette audition s’est avérée décevante. «J’ai l’impression
qu’elle a appris des phrases par coeur, j’entendais presque Serge », relève l’une d’elles.

*Prénom d’emprunt


A noter que ce vendredi aura lieu les plaidoiries des avocats ainsi que le réquisitoire du procureur. Un moment d’anthologie vu le procès qui a animé toute la semaine les femmes et les hommes de loi. Le verdict devrait, quant à lui, être rendu le 6 juillet.


Risque de récidive élevé

Un médecin du Centre d’expertises psychiatriques a rappelé devant la cour le diagnostic
posé sur le prévenu. « Le trouble sévère dont souffre Serge* se caractérise par des aspects narcissique et borderline », résume-t-il. Chez le magnétiseur, cela se manifeste, selon l’expert, par un besoin de « se mettre au-dessus des autres ». Quant au côté borderline, il se présente «par une instabilité émotionnelle et relationnelle de longue date ». En revanche, son état n’aurait pas influencé sa prise de décision. «En d’autres termes, dans l’hypothèse où les faits sont avérés, Serge savait et voulait ce qu’il faisait malgré les troubles de la personnalité dont il souffre. »
La question d’un suivi psychologique a aussi été étudiée, car le risque de récidive a
été jugé élevé. « Les chances de succès d’un traitement ambulatoire sont limitées compte
tenu du caractère marqué, ancré et durable du trouble dont souffre Serge et de son âge », conclut le spécialiste.


Des factures écrémées

Cent francs pour de la clairvoyance ; mille pour empêcher une personne malvoyante de tomber dans les escaliers ; 9500 pour des séances de spiritisme sur la tombe d’un défunt en France ; un devis de 16000 francs, ramené ensuite à 5300, afin d’effectuer des rituels pour regagner de l’énergie durant un cancer et protéger sa famille d’énergies négatives… Les
factures du magnétiseur variaient passablement d’un cas à l’autre, ce qui n’a pas manqué d’étonner le procureur et les avocats des parties plaignantes.
«Quand les gens avaient besoin d’être aidés et qu’il y avait une urgence, j’ai baissé mes prestations et leur durée. J’appelle ceci un écrémage, a justifié le prévenu. Dans la corporation des occultistes, il y a des gens qui proposent des prestations qui sont trois fois plus
élevées que les miennes et qui ne fournissent aucun papier. Moi, j’ai préféré être honnête et
faire des contrats. »

Par ailleurs, il ressort de l’acte d’accusation d’une trentaine de pages que plusieurs personnes auraient prêté de l’argent au prévenu. Celui-ci a reconnu dans certains cas seulement, expliquant qu’il avait parfois des difficultés à payer ses factures.

L’ex-gendarme ne s’est aussi jamais caché d’être « addict aux jeux de hasard ». «J’ai été
le plus grand gagnant de Suisse au sport hippique, prétend-il. Je rentre dans mes frais tous les trois jours environ. Je suis quelqu’un de chanceux, je ne sais pas si c’est ma clairvoyance qui m’aide à gagner. » Il a toutefois assuré avec insistance ne jamais avoir acheté des billets avec l’argent issu des thérapies, mais de sa retraite.

Christelle Maillard