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«Je préfère avoir un métier passionnant qu’un grade de plus»

11 avril 2019 | Edition N°2476

Yverdon-les-Bains – Sarah Marschall s’est enrôlée dans l’armée à 21 ans. Quatorze ans plus tard, elle vient d’être promue Major EMG. Portrait de cette maître de classe à l’école d’officiers.

Quand elle n’est pas à Payerne, sur son lieu de travail, Sarah Marschall apprécie le charme de la Cité thermale, où elle réside depuis 2012. © Michel Duperrex

Un F/A-18 déchire le ciel de Payerne au moment où le Major EMG Sarah Marschall traverse la cour de la caserne DCA (défense contre avion) pour venir accueillir ses visiteurs à l’entrée. Tandis qu’elle progresse, l’Yverdonnoise de 35 ans rend leur salut militaire aux hommes qui se trouvent sur son passage. Ses cheveux longs retenus en chignon sous sa casquette, elle porte sa tenue militaire de tous les jours. Les poches de son pantalon sont suffisamment larges pour contenir le dossier vert dans lequel elle conserve toutes les données utiles pour ses cours, elle qui enseigne à l’école d’officiers de la troupe d’aviation. Point de coquetterie chez le Major EMG Marschall: «Je trouve qu’il est important de prendre soin de soi mais je ne suis pas payée pour être belle», affirme-t-elle. Les tenues plus féminines et le maquillage, elle les réserve à sa vie civile. Lorsqu’elle est à Payerne, elle ne porte qu’une bague discrète et des lunettes aux montures kaki, qui rappellent la teinte de ses vêtements.

Une Bleu foncé

«Je suis une enfant de Payerne, poursuit-elle. J’ai toujours été ici, chez les Bleu foncé.» La trentenaire se réfère ici à la couleur du béret de la troupe d’aviation qu’elle a rejointe en 2004, à Payerne déjà, lorsqu’elle a entamé son école de recrue. Promue Major EMG – pour État major général – le 23 février dernier, elle est l’une des rares femmes, en Suisse, à avoir atteint ce grade. Mais elle n’en fait pas un leitmotiv pour autant, elle qui n’avait pas prévu de devenir cadre au moment de s’enrôler dans l’armée, à l’âge de 21 ans.

Sarah Marschall a grandi à Neuenegg (BE) dans une famille de bâtisseurs, entre un papa menuisier et une maman architecte. Mais c’est dans les airs que la jeune Sarah a rapidement su qu’elle se réaliserait. «À 16 ans, j’ai commencé à faire du planeur et je suis entrée en contact avec des pilotes militaires», raconte-t-elle. Le métier l’attire, à tel point qu’à 20 ans, elle décide de se rendre dans un centre de recrutement. Au bout de deux jours, elle doit faire un choix crucial: décider si elle s’engagera ou non dans l’armée, alors qu’elle n’a pas encore passé toutes les sélections pour devenir pilote militaire, et que son rêve pourrait lui échapper. La jeune femme n’hésite pas: elle revêtira l’uniforme, peu importe la suite. «J’estime qu’on est bénis d’être nés et de vivre dans un pays comme la Suisse, et je voulais donner quelque chose en retour à la société.»

Progression rapide

Durant l’été 2004, celle qui est alors étudiante en droit débarque en terres broyardes pour son premier jour à l’école de recrues. Un choix qui n’étonne guère ses proches: «Pour mes parents, il n’a jamais été question de passion masculine ou féminine. Mon frère et moi pouvions faire ce qu’on voulait et on a eu la chance qu’ils nous soutiennent dans tous nos projets.» Très rapidement, Sarah Marschall se pique au jeu et conçoit le projet de passer les sélections pour intégrer l’école des sous-officiers. Son père, ancien capitaine à l’armée, l’encourage à se lancer. Après l’école des sous-officiers, elle enchaînera avec celle d’officiers, l’été suivant.

En 2007, la jeune femme a trois ans d’université derrière elle – deux en droit et une en sciences forensiques – mais ses études ne l’ont pas convaincue. Elle décide alors de postuler pour devenir militaire contractuelle, premier pas vers sa professionnalisation. Durant deux ans, elle occupera différentes fonctions au sein de l’armée avant d’intégrer, en 2009, l’Académie militaire à Zurich, où elle passera un bachelor en affaires publiques et un CFC d’officier de carrière. Depuis, elle enseigne à Payerne, d’abord comme instructeur d’unité et, depuis 2017, comme maître de classe à l’école d’officiers.

En quatorze ans passés à servir la patrie, Sarah Marschall ne s’est pourtant jamais glissée derrière les commandes d’un hélicoptère, ayant été recalée lors des sélections pour devenir pilote militaire. Mais là n’est pas la question: «L’aviation reste une passion que je peux vivre à côté.» Si elle a suivi autant de formations jusqu’à devenir Major EMG, ce n’est pas tant par carriérisme que par intérêt: «Je préfère avoir un poste qui me passionne qu’un grade de plus.» Elle reste toutefois incapable de dire, aujourd’hui, si elle sera toujours militaire: «Pour faire ce métier, il faut avoir le feu sacré. Et c’est possible qu’un jour, cela ne me passionne plus.» Ce qui est certain, en revanche, c’est qu’elle a découvert une véritable école de vie, en multipliant les jours passés en caserne. «C’est une communauté forcée. Vous apprenez beaucoup sur vous-même, car vous n’avez aucun moyen de vous cacher.»

La force du mental

Si elle reconnaît que son statut de femme lui a parfois valu certains luxes, comme celui de disposer d’une chambre pour elle toute seule, elle ne se sent pas différente du reste de la troupe. «Je n’ai pas l’impression d’avoir dû en faire plus que les autres, note-t-elle. À l’armée, il y a plein de choses qui relèvent du cognitif. Tenir durant une marche, par exemple, c’est avant tout mental.» Quant aux remarques parfois sexistes, elle estime qu’elle n’en a pas essuyé davantage que tout autre femme cadre dans le civil. Au fond, a-t-elle le sentiment d’avoir embrassé une profession particulière? «J’ai une maman qui a fait un métier d’homme. En tant qu’architecte, elle a passé beaucoup de temps sur les chantiers. Et, à côté, elle faisait du tir sportif», répond le Major Marschall. Et d’ajouter: «L’armée, c’est l’un des derniers bastions les plus virils qui existent. Ce n’est pas vraiment quelque chose que l’on associe aux femmes. Mais avec l’armée de milice que l’on a, elles peuvent apporter beaucoup de choses.»

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«À Yverdon, je me sens à la maison»

Installée dans le Nord vaudois depuis 2012, le Major Marschall apprécie son chef-lieu pour son charme et sa localisation.

Sarah Marschall a posé ses valises dans la Cité thermale en 2012. Une ville proche de Payerne, mais suffisamment éloignée pour lui permettre de marquer une coupure avec son travail. C’est donc dans le chef-lieu du Nord vaudois, où elle réside avec son compagnon, qu’elle se ressource lorsqu’elle n’est pas à la caserne. Et elle s’y sent bien: «À Yverdon, je me sens à la maison, note la trentenaire dans un français parfait, teinté par son léger accent suisse-alémanique. J’adore la vieille ville et le marché. Le bord du lac est génial, pour aller courir ou pour un petit pique-nique, le soir durant l’été, afin de se changer les idées après le travail.»

Et lorsqu’elle ne porte pas l’uniforme, Sarah Marschall aime faire de la photo, lire et tricoter: «Je trouve ça reposant! Ça fait un peu mamy mais j’aime ça!» Autant de hobbies qu’elle peut pratiquer ça et là. Quant au planeur, sa grande passion, elle a dû un peu la laisser de côté, ces dernières années, trop prise par son boulot et les différentes formations qu’elle a suivies. «Pour faire du planeur, il faut avoir une journée entière devant soi et la tête libre», note-t-elle. Mais elle n’a pas oublié le plaisir de voler, pour autant, et compte bien s’y remettre: «Je pense que le moment est venu», sourit-elle.

Caroline Gebhard