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«Les prêtres mariés? C’est une solution»

16 janvier 2020 | Edition N°2663

Débat – Alors que la tension entre conservateurs et progressistes fait rage au Vatican, deux prêtres yverdonnois prennent position su les débats qui agitent l’Eglise. Sans aucune langue de bois.

Depuis quelques jours, même le plus allergique aux questions religieuses n’échappe pas à cette actualité: le pape fait face à un feu nourri issu des milieux conservateurs  sur fond de débat concernant… L’Amazonie! Vous n’y comprenez déjà plus rien, c’est normal: pour aller au plus simple, François serait apparemment ouvert à l’idée de nommer prêtres des hommes déjà mariés pour couvrir des régions très reculées. Une innovation scandaleuse pour certains, inévitable pour d’autres. Point culminant de cette ambiance délétère, la publication d’un livre du Cardinal guinéen Robert Sarah, qui attaque frontalement les options auxquelles le successeur de Saint Pierre serait favorable. Non, la prêtrise est réservée aux hommes célibataires, tonne le prélat africain, qui redoute «une catastrophe pastorale» en cas d’ouverture à de nouveaux profils.

Une réponse à la baisse des vocations?

Une «catastrophe pastorale» a-t-elle eu lieu récemment à Yverdon-les-Bains? En tout cas, elle ne saute pas exactement aux yeux. Pourtant, au cœur de la Cité thermale, un homme marié officie en tant que prêtre depuis 2018. Il s’agit de Naseem Asmaroo, originaire d’Irak et autorisé à célébrer la messe selon le rite chaldéen (oriental) ou latin. Une double casquette qui lui a permis de devenir un curé comme un autre, malgré une vie de couple à laquelle ses confrères n’ont pas droit, à deux autres exceptions près dans le canton. Sans doute à tort, d’ailleurs, lâche tout de go le curé modérateur de l’Unité Chasseron-Lac, Philippe Baudet. S’il précise bien qu’il parle en son nom propre, sans prétendre dire à l’Église ce qu’elle devrait faire, l’homme de Dieu – célibataire, lui – ne cache pas qu’il est totalement favorable à l’accès à la prêtrise pour les hommes mariés. «Le débat se focalise sur l’Amazonie, mais il y a déjà des régions dans le centre de la France où les gens ne peuvent participer qu’à une seule messe par mois quand tout va bien. Il ne faut pas se faire d’illusion, ce sera la même chose ici dans 20 ou 30 ans.» Et le prêtre de poser la question des priorités: «Qu’est-ce qui compte le plus: la possibilité de nourrir le peuple de Dieu ou la discipline du célibat? Ce n’est pas la solution à tous les problèmes de l’Église, mais c’en est une.»

«Je viens d’un monde où l’idée selon laquelle il y aurait une meilleure manière de servir le seigneur, entre le célibat ou le mariage, n’existe pas, renchérit Naseem Asmaroo. Personne ne peut prouver que seul un célibataire peut se donner totalement au seigneur. Seul Dieu sait.» Pour lui, le poids de cette question est beaucoup trop important sous nos latitudes: «L’an dernier, un livre est sorti sur le témoignage de six prêtres romands, dont trois ont dû quitter le sacerdoce pour le mariage. C’est une réalité qu’il ne faut pas négliger. De nombreuses personnes ne peuvent pas s’engager au service de l’Église à cause de cet enjeu.»

Et pourquoi pas des femmes prêtres?

Mais où fixer les limites de l’ouverture d’esprit dont font montre les deux prêtres? Face à la baisse des vocations, seraient-ils également favorables à ce que des femmes puissent devenir prêtres? Là encore, la réponses des deux compères a de quoi surprendre: «Pourquoi pas, mais ce n’est pas encore mûr», avance l’abbé Baudet. Quant à Naseem Asmaroo, il le dit sans ambages, cette idée ne lui pose pas le moindre problème: «Dans le Nouveau Testament, on voit de nombreuses femmes qui ont été choisies, par l’apôtre Paul notamment, pour servir la communauté. Et actuellement, en Suisse alémanique, on voit déjà des assemblées où des femmes célèbrent presque tous les sacrements à part la consécration.»

Intervenant dans un contexte tendu pour les Églises, ces prises de position risquent d’étonner quelques fidèles de tendance conservatrice. Mais le père Baudet tient à faire la part des choses: «J’ai ma sensibilité, mais par définition, en étant curé de paroisse, ma mission est de créer un lieu où tout le monde trouve sa place.» Il précise n’avoir jamais prêché sur le sujet, et ne pas envisager de le faire. «Si on en parle dans un groupe, à la sortie de l’église, à l’apéro, je donnerai mon avis, mais la messe n’est pas le moment adéquat.» Les deux hommes ne cachent pas que la présence de pasteurs mariés dans la région où ils opèrent joue sans doute un rôle dans leur perception de ces questions qui enflamment l’actualité vaticane.

Raphaël Pomey