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Les semis de betteraves de la dernière chance

22 mars 2018 | Edition N°2211

Les producteurs de la région sont las des conditions du marché du sucre en Suisse. Après des années de combat et de discussions, le monde politique tient le sort du sucre suisse et des milliers de familles qui en vivent entre ses mains.

Alors que les agriculteurs nord-vaudois s’apprêtent à répandre leurs semis de betteraves sucrières à la fin du mois, ils en ont gros sur la patate. Car non seulement la récolte 2017 n’a pas été à la hauteur des espérances (lire encadré), mais l’année 2018 ne démarre pas non plus du bon pied, puisque la semence risque d’être retardée – ce qui peut impacter le rendement – et que, surtout, le prix des racines est en baisse constante.

Cerise sur un gâteau déjà bien fade, l’Union européenne (UE) a abandonné en octobre dernier ses quotas de production. Une décision politique qui s’est traduite par une hausse de l’offre européenne d’environ 20% et corrélativement d’une baisse drastique du prix de vente de la racine.

Les betteraviers vaudois, qui produisent 26% des betteraves suisses, sont directement touchés par ces aléas du marché. Car les 20 000 hectares cultivés dans le pays ne permettent pas de couvrir l’ensemble des besoins des consommateurs locaux. «Au total, nous devons en importer 40% », précise le conseiller national Jean-Pierre Grin.

L’UE tire les prix vers le bas

Et c’est bien cette importation de sucre qui pose problème. Car la taxe douanière n’est actuellement que de 50 francs par tonne pour cet or blanc européen, alors que l’UE exige 419 euros par tonne de sucre suisse exporté dans les pays membres. «Ce n’est pas très juste, reconnaît l’élu de Pomy. D’autant plus que les sucreries d’Aarberg (BE) et de Frauenfeld (TG) adaptent le tarif des betteraves qu’elles achètent à nos producteurs suisses en fonction du cours mondial du sucre.»

Ce dumping commercial pèse sur le moral des agriculteurs nord-vaudois «Le rendement en 2017 était de 20% inférieur à la moyenne. Ceci cumulé à plusieurs années de fortes baisses de prix, beaucoup de betteraviers ont décidé d’arrêter, confie le Chavornaysan Philippe Egger, président de l’Association des betteraviers de la plaine de l’Orbe. Cette année, en Suisse, nous avons perdu 10% des producteurs, soit environ 500 personnes. C’est dramatique.»

Selon certains politiciens et la plupart des agriculteurs, un renforcement du prix est devenu une priorité pour garder cette branche active. «Actuellement, c’est un secteur solide, mais cela peut tourner du jour au lendemain, car les exploitations agricoles n’ont plus de marges; elles travaillent à flux tendu et dès que quelque chose ne va plus, elles ne peuvent plus se permettre d’attendre. Elles se restructurent», confie Claude Baehler, président de Prométerre.

Ils sucrent la betterave

«Le risque, c’est que dès que les producteurs auront renoncé à la betterave, les sucreries ne pourront plus tourner et cela sera irréversible. Nous n’aurons plus de sucre suisse, alors qu’il est 30% plus écologique que celui qu’on importe.» Jean-Pierre Grin craint un mouvement qui est déjà en marche. «En 2017, c’est la première fois qu’on a dû faire venir des betteraves d’Allemagne et d’Autriche pour que les sucreries tournent à un bon régime», précise-t-il.

Si Philippe Egger, qui est également l’un des plus grands betteraviers de la région, n’est pas encore prêt à mettre une croix sur la racine, il a toutefois décidé de diminuer sa surface betteravière de 20% cette année. «Actuellement, on continue avec la betterave pour une question de rotation (ndlr: varier les cultures permet de garder un sol fertile) et pour amortir nos machines. Car le prix que l’on reçoit couvre tout juste les frais de production et que c’est très contraignant pour peu d’avantages, confie-t-il. Et on peut mieux s’en sortir avec des céréales ou encore du maïs par exemple.»

Encore un espoir

La betterave sucrière n’est cependant pas encore condamnée. Car contrairement au Conseil des Etats, le National a donné un avis favorable, fin février, à la motion du Fribourgeois Jacques Bourgeois (PLR), qui vise à contrer les importations de sucre à bas prix de l’UE en introduisant  un prix minimum pour cet or blanc en Suisse. Le dossier est donc à nouveau entre les mains de la Chambre des cantons. «J’espère que cette motion sera acceptée, car elle peut sauver ou condamner le sucre suisse. En tout cas, c’est le dernier espoir que je donne à la betterave suisse avant de tourner la page», conclut Philippe Egger.

Christelle Maillard