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L’homme des bois

17 décembre 2020

Olivier vit en ermite depuis le mois de mars, caché dans un bosquet au milieu d’une forêt nord-vaudoise. Et il ne veut pas revenir à la vraie vie.

Il a tout envoyé paître au mois de mars. Fini. La vie, son boulot, la société, le monde, les médicaments. Olivier (prénom d’emprunt) est en danger. Il le sait, il le dit. «Je ne vais peut-être pas passer l’hiver. Je m’en fous. C’est vous qui m’avez envoyé là, la société, les flics, les procureurs.» Olivier ne va pas bien, mais il veut parler, raconter son histoire. Alors, il invite chez lui, quelque part dans une forêt nord-vaudoise, où il vit depuis le mois de mars, depuis le jour où il a décidé de tout plaquer et d’aller vivre dans un bosquet, à trois kilomètres de la première habitation. «Vous pouvez venir, mais attention, vous ne me trouverez pas sur le GPS, je n’ai pas encore d’adresse. On va dire que c’est le chemin du Bosquet 21. J’aime bien le nombre 21.»

Olivier, cheveux longs, barbe de neuf mois, reçoit donc dans sa maison, un lieu qu’il a aménagé lui-même, forcément, avec une certaine habileté. L’homme des bois a pensé à tous les détails, à la cheminée en biais pour éviter que la pluie ne tombe à l’intérieur du foyer, à l’isolation et même à la décoration. «Regardez mes mains…», se marre-t-il, en désignant des paumes abîmées par l’empilement de cailloux formant de sommaires murs qui l’ont, jusque-là, protégé du froid. «Il fait 18 la nuit, ça va. Je me fais un petit feu de temps en temps, j’ai une cheminée dans l’entrée et une dans le salon», détaille-t-il.

L’endroit est petit, bas de plafond, et très peu visible. «Depuis mars, vous êtes le septième qui m’a trouvé. Mais bon, vous je vous ai invité», sourit-il. Les six autres étaient des promeneurs, qui sont tombés face à face avec lui, cet homme des bois loin d’être fou, mais marqué par la vie et par une relation compliquée avec l’autorité policière et judiciaire, ainsi qu’une méfiance des médecins et des psychologues qui essaient de l’aider depuis des mois, sans succès. Les spécialistes médicaux atteignent ses oreilles, mais ni son cœur ni son cerveau.

Olivier sort de plusieurs aventures pas banales, ponctuées de problèmes de santé et d’une incompréhension globale de sa situation de la part des autorités, donc. Le point de rupture a été atteint au printemps, lorsqu’il a reçu une condamnation à des jours-amendes pour un taux d’alcoolémie trop élevé après un accident de voiture. «J’ai des problèmes cardiaques et j’ai fait une attaque. Je me suis traîné à la voiture et j’ai voulu aller à l’hôpital. Je me suis planté après deux minutes au volant et forcément j’avais des traces d’alcool et de cannabis dans le sang. Je ne l’ai jamais nié, mais j’ai plaidé les circonstances atténuantes. J’allais à l’hôpital pour sauver ma vie!» Les autorités n’ont pas retenu les circonstances atténuantes et l’ont jugé coupable. Et là, Olivier a vrillé, en référence à un traumatisme d’enfance.

«En fait, entendre et lire que je n’avais aucune circonstance atténuante, alors que lorsque j’avais été victime il y a 30 ans, une peine avait été allégée en raison de cette appréciation, ça m’a fait péter les plombs.» Olivier n’en dira pas plus, mais ce traumatisme d’enfance a chamboulé sa vie. Alors, il a dit adieu à ce «monde de merde», trente ans plus tard.

«J’ai fait des tentatives de suicide, mais de toute façon, avec mes problèmes de cœur, je ne sais pas encore combien de temps je vais tenir. Je ne prends plus mes médicaments, je m’en fous. Je me suis battu pour vivre, mais ils ne veulent pas que je vive. Alors je me suis barré dans la forêt pour être libre et ne plus subir. Ici, je fais ce que je veux.» Le propriétaire l’a trouvé, mais ne l’a pas délogé. «Il m’a simplement dit de rester discret et qu’il ne me ferait pas d’ennuis. Comme mon but est justement de rester discret, on a vite trouvé un accord. Alors, la seule chose que je vous demande de garder secrète, c’est le lieu où on se trouve.»

Pour le reste, Olivier a envie de tout dire. Son nom de famille, le village d’où il vient et où tout le monde le connaît, ses soucis exacts avec la justice. «Ecrivez tout», balance-t-il d’un geste de la main, comme pour dire que plus rien n’a d’importance. évidemment, on lui propose, puis lui impose, l’anonymat, de son nom de famille et de son prénom, pour le protéger et pour lui offrir une deuxième chance, celle d’un retour à la vie normale, plus tard, quand il ira mieux. «Quand j’irai mieux? Mais je vais mieux depuis que je suis là! Jamais je ne reviendrai dans votre monde. Ce n’est pas un coup de tête. Je suis dans la forêt depuis neuf mois, je n’ai jamais été aussi heureux dans ma vie, loin des emmerdes.»

Les factures s’entassent dans la boîte aux lettres du domicile qu’il a quitté en mars, mais il ne veut pas le savoir. «Je n’ouvre pas mon courrier. Ces lettres appartiennent à votre monde, plus au mien.» Son travail, il a arrêté d’y aller du jour au lendemain. «Je n’ai même pas démissionné. J’ai juste arrêté d’y aller, je n’ai averti personne.» Si quelqu’un l’a fait pour lui, s’il est actuellement considéré en arrêt maladie ou s’il a été licencié, il n’en sait rien. «Je ne me pose pas ce genre de questions quand je vois le soleil se lever depuis ma terrasse. Regardez cette vue!»

Olivier n’a pas l’air malheureux en apparence, c’est vrai, et son discours sur la vie, sur sa situation, sur ce qu’il ressent, est cohérent et maîtrisé. Mais, bien sûr, la souffrance intérieure est réelle, l’équilibre fragile, la chute inéluctable. Cette souffrance, il la date de son enfance, encore. «Je ne sais pas si je suis différent. Ce que je sais, c’est que votre monde, il m’emmerde.»

Il n’a pas toujours été ainsi, Olivier. Il a fait partie de diverses sociétés, a été un camarade apprécié dans son équipe de foot et a effectué plusieurs boulots. Celui qu’il occupait jusqu’en mars était d’ailleurs une bonne place et jusqu’à ce printemps, Olivier était un citoyen tout ce qu’il y a de plus normal, même si un brin trop foireur peut-être par rapport à ses copains qui se sont assagis en vieillissant, en se mariant et en ayant des enfants, tout ce qu’Olivier n’a pas fait. «Je bois trop, j’ai pris trop de substances. Enfin, trop… C’est toujours une question de point de vue. Disons que du point de vue de la police, c’était trop», se marre-t-il. Le sens de la formule et celui de l’humour, Olivier les a bien ancrés en lui et ils l’ont accompagné dans son ancienne vie, comme dans la nouvelle.

Le seul lien qui le ramène concrètement à son ancienne vie, justement, est son père, qu’il aime et respecte. Alors, pour lui, Olivier marche tous les jours deux heures avec son bâton de pèlerin et va le retrouver dans la maison familiale avant de revenir fissa dans sa forêt. «Il vient de sortir de l’hôpital, il est mal foutu, il a chopé le Covid. Je m’occupe de lui. Je lui fais à manger à midi, je passe du temps avec lui. Et après, je retourne dans mon bosquet.» Mais pas question de profiter du confort. «Je n’ai pas pris de douche depuis juillet. Je ne change pas d’habits. Je m’en fous.» Son père lui fait régulièrement la morale, lui dit de rester à la maison, d’arrêter «de faire le con», mais Olivier repart vite, loin de la folie des hommes.

Dans son refuge, il se repose dans son hamac, il lit beaucoup (il s’est aménagé une bibliothèque), il parle avec les animaux, le tout évidemment sans smartphone. «Au début j’en avais un, mais je l’oubliais partout. Ça sert à rien, de toute façon.» Pour se nourrir, une boîte de thon de temps en temps. Le régime militaire.

Olivier n’a-t-il pas peur de l’hiver? «Non, pas du tout. Je m’en réjouis même. J’ai déjà prévu une tenue de yéti et je ferai du feu si c’est intenable. J’ai déjà eu quelques jours de froid en mars, ça allait très bien.» Pour passer le temps, il observe la nature et se réjouit de se faire de nouveaux amis. «Il y a quelques jours, j’ai vu des sangliers, là, à quelques mètres. Ils étaient tranquilles, ils ne m’avaient pas aperçu. Et puis, l’un d’eux a tourné la tête et m’a repéré, ils ont alors tous sprinté vers le bosquet. Et en arrivant à l’entrée de la forêt, l’un a pris à gauche subitement, l’autre avait choisi le côté droit et bam, ils se sont rentrés dedans. Choc latéral! Ils n’ont pas eu mal bien longtemps, j’étais plié de rire.» Des moments qui font du bien à une âme meurtrie, esseulée, trahie.

Quand même, la chaleur d’un lit lui manque, non? Ne prépare-t-il pas son retour à la vie, en parlant à un journaliste et en dévoilant une partie de sa vie? La réponse fuse: «Non. La seule raison de cet article, c’est que je veux montrer aux gens que l’on peut être un citoyen comme les autres, avec ses failles et ses faiblesses, et se retrouver clochard quasiment du jour au lendemain. Le gars qu’on pointe du doigt dans la rue, c’est moi. Mais demain, peut-être que ce sera vous. Ou n’importe qui qui lira cet article. Je veux montrer que les procureurs, les gendarmes et tous les autres font du mal aux gens et que tout va dans leur sens. J’avais des circonstances, des choses à dire pour ma défense. Ils m’ont broyé. Ils m’ont détruit.» Un silence. Puis il reprend. «J’ai été aux poursuites, ils m’ont fait un plan de recouvrement… Tout ce genre de trucs, je connais. Je ne veux pas le revivre. Alors, si c’est pour me retrouver dans cette merde, je ne vais pas revenir. Faites ce que vous voulez là-bas dans votre monde et foutez-moi la paix ici dans le mien.»

Tim Guillemin