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M+S Reliure forcé de tourner la page

2 septembre 2016 | Edition N°1820

Yvonand – L’entreprise de reliure industrielle met la clé sous la porte. Plus que l’acte, c’est la manière qui dérange. Les employés témoignent.

A Yvonand, l’immense halle ne verra bientôt plus passer livres, catalogues et calendriers en ses murs, au plus grand désarroi de la trentaine d’ouvriers qui s’y activent. ©Simon Gabioud

A Yvonand, l’immense halle ne verra bientôt plus passer livres, catalogues et calendriers en ses murs, au plus grand désarroi de la trentaine d’ouvriers qui s’y activent.

La nouvelle est tombée mercredi, en début d’après-midi. Elle a eu l’effet d’une bombe. «Les employés sont tombés de très, très haut», confie David Lude, directeur de M+S Reliure, qui, sauf énième plan de restructuration ou une éventuelle annonce de reprise, cessera son activité dans les prochaines semaines.

«On s’est battu jusqu’au bout, poursuit-il. Depuis mon arrivée à la direction, en 2012, j’ai dû proposer une vingtaine de plans de restructuration pour assainir la situation financière de l’entreprise, mais ça n’a pas fonctionné.» Si, du côté de la direction, on comprend la logique économique derrière la décision de fermeture, la pilule peine à passer pour la trentaine d’employés -direction comprise- qui seront licenciés. «Lorsque, d’un côté, le conseil d’administration dit aux salariés que la fermeture n’est qu’envisagée, et que, de l’autre côté, ces mêmes employés apprennent, par voie de communiqué, que l’entreprise va cesser son activité sans tarder, ça passe mal. Et je ne peux que les comprendre», peste David Lude.

Le vrombissement des machines va, ainsi, bientôt cesser, définitivement. Une fin inéluctable pour une profession qui peine à faire face à la vague du numérique ? «Bien sûr, le métier évolue. Mais notre clientèle, largement haut de gamme, reste très attachée au papier.» Dernière lueur d’espoir pour les employés : un plan social, qui reste encore à négocier, devrait rapidement être mis en place.

2015, le début de la fin

Fondée en 2004 sur les cendres de Mayer & Soutter, l’entreprise M+S Reliure n’a jamais vraiment décollé, même après le rachat des actions par SFF Arts graphiques, en 2014, qui appartient à la Fondation de la famille Sandoz. «En 2015, lorsque nous avons perdu deux gros clients, ça a été le coup de grâce», souligne David Lude, directeur. Et d’ajouter : «A l’époque, on avait déjà dû licencier douze personnes pour tenter de remonter la pente, mais on n’y est jamais parvenu.»

 

Faton Asani, emballeur, 30 ans
«De la trahison»

Faton Asani. ©Simon Gabioud

Faton Asani.

Employé depuis trois ans par M+S Reliure, Faton Asani se dit «déçu» par le comportement du pôle d’imprimerie de la Fondation de la famille Sandoz : «Je me sens trahi. Trahi par la fondation, tout d’abord, qui nous a menti en nous disant qu’elle n’allait pas fermer l’entreprise. Puis trahi par le conseil d’administration, qui nous a laissé mourir à petit feu, en refilant du travail à des autres entreprises extérieures au groupes.»

Mais c’est surtout pour ses collègues qu’il s’inquiète : «Je suis encore jeune, je peux me réorienter. Pas tout le monde a cette chance.»

 

Brigitte Veuillet, relieuse, 57 ans
«Un coup vache»

Brigitte Veuillet. ©Simon Gabioud

Brigitte Veuillet.

De «l’amertume», de la «déception» et du «dégoût»: Brigitte Veuillet ne mâche pas ses mots pour exprimer les sentiments qui l’animent, au lendemain d’une annonce qu’elle qualifie de «coup vache». «On nous dit que rien n’est fait, que ce n’est qu’envisagé, et, une heure plus tard, on apprend dans les journaux que l’entreprise ferme et que nous sommes tous licenciés ? Je suis dégoûtée par la manière.» A 57 ans, la Morgienne n’est pas dupe et ne cache pas son désarroi : «J’ai bientôt 60 ans et je n’ai pas de formation : c’est fini pour moi.»

 

Dominique Defrasne, relieur, 60 ans
«Du non respect»

Dominique Defrasne. ©Simon Gabioud

Dominique Defrasne.

Relieur depuis deux ans au sein de l’entreprise, Dominique Defrasne ne cache pas, non plus, son «incompréhension» par rapport à la décision : «J’ai le sentiment que l’on nous a caché quelque chose. On ne peut pas fermer, du jour au lendemain, l’une des plus grosses entreprises de reliure de Suisse romande sans plus d’explications. J’en veux à la haute direction de ne pas nous avoir dit la vérité plus rapidement.»

Plus que l’acte, compréhensible sur le plan économique, c’est la manière qui le choque : «C’est du non respect envers notre savoir-faire.»

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Simon Gabioud