Logo

Un million de plantes jetées à la poubelle

19 mars 2020 | Edition N°2708

Désastre - Alors que la saison s’annonçait excellente sur tous les plans, les horticulteurs doivent déjà jeter des parties considérables de leur production. Le sentiment d’injustice est vif.

Des fleurs, colorées, que l’on aimerait offrir à ses parents, mais que des employés, inlassablement, jettent dans une benne. C’est peu dire que la scène qui s’offrait hier à nos yeux, du côté de l’établissement horticole Desarzens, à Pomy, avait de quoi émouvoir même le visiteur le plus endurci ou le plus réfractaire au jardinage.

Après avoir appris la veille que les magasins avec lesquels elle travaille ne pourraient plus vendre sa production, la boîte a dû se résoudre à accepter l’inévitable: un grand nombre des plantes sur lesquelles ses équipes veillent depuis septembre dernier ne feront la joie de personne. «Nous sommes dans un secteur où ce n’est pas noir ou blanc. Nous sommes entre l’agrément et l’alimentaire et du coup, nos canaux de distribution habituels, qui ne peuvent vendre que de la nourriture, sont paralysés», explique Thomas Lehwark, responsable des plannings de production. Du coup, ajoute Nicolas Desarzens – quatrième génération à la tête de la société –, c’est un million de fleurs et de plantons de légumes qui finiront à la poubelle ces six prochaines semaines: «Nous nous sentons abandonnés, d’autant plus qu’en Allemagne, les magasins du type brico-loisirs restent ouverts. Alors qu’on demande aux gens de rester chez eux, ce serait pourtant une période idéale pour qu’ils fassent pousser des salades, par exemple.»

Si la situation économique est dure à digérer – les perspectives étaient excellentes pour cette année – la dimension affective est presque aussi forte et se lit sur les visages, pourtant chaleureux, des deux hommes: «On ne fait pas pousser des fleurs comme on produit des vis. Ce sont des produits vivants et qui donnent de la joie aux gens. Les jeter est extrêmement dur moralement.» Tentant actuellement de rebondir avec la vente par correspondance, l’entreprise n’a jusqu’ici pu revendre que 50 plantes, sur le million qui devait prendre la direction des magasins spécialisés. Fort peu lorsque l’on songe à l’immensité des espace recouverts de fleurs multicolores, dans ces serres.

Produire… dans le doute

Pourquoi ne pas les offrir, dès lors? «Nous nous sommes évidemment posé la question, rétorque Nicolas Desarzens, mais nous avons une responsabilité vis-à-vis de nos employés, et elle consiste à nous battre pour trouver des débouchés.» Pas question non plus, évidemment, de couper l’herbe sous les pieds des magasins avec lesquels l’établissement travaille actuellement, et qui restent actifs dans la vente par correspondance. Et dernier clou dans le cercueil, la nécessité de lancer la production de nouvelles plantes, quand bien même il est aujourd’hui impossible de prédire si celles-ci pourront être vendues d’ici quelques mois. Malgré cela, la société appelle les clients à ne surtout pas venir faire le pied de grue devant ses serres afin de respecter les règles de la Confédération.

«Nous sommes moins gros, mais nous avons les même problèmes, nous explique-t-on chez Sollberger Fleurs, qui pratique la vente au détail à Yverdon-les-Bains. La marchandise est prête, mais elle attend.» Pire, explique Gil Sollberger, il faut régulièrement éconduire des clients et leur proposer la vente par correspondance, seule autorisée en ces temps de coronavirus. «Nous avons le sentiment que tout est un peu ambigu. Nos plantons ne sont pas mangeables, mais ils le seront plus tard. De même, nous n’avons pas le droit de faire du self-service, mais nous pouvons proposer aux gens d’aller livrer chez eux. C’est peu clair et pendant ce temps, nous avons une marchandise qui va se gâcher si on nous empêche de faire notre métier.»

Raphaël Pomey