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Une femme de caractère(s)
Maria Colombo Cirrito a fabriqué des machines à écrire durant 25 ans... Photos: Antonina Greco

Une femme de caractère(s)

10 juin 2021

Ouvrière dans les usines Hermès de 1964 à 1989, Maria Colombo, ma grand-mère, a visité avec moi le volet historique de l’exposition Rock Me Baby. Témoignage.

 

Oubliant presque les «Ne pas toucher» traditionnels des musées, Maria Colombo Cirrito s’approche à quelques millimètres d’une Hermès Baby. Elle scrute la machine, l’œil averti. Il faut dire que des Babys, la septuagénaire en a vu dans sa vie. Maria, ma grand-mère, a travaillé durant vingt-cinq ans dans l’usine yverdonnoise de la firme, de 1964 à 1989.

«Sai Massimo, en vingt-cinq ans, j’ai été déplacée dans toute l’entreprise!» me dit-elle en mélangeant italien et français. Car à l’époque, le statut d’ouvrier peut comporter des tâches très variées. Souder des caractères, activer la presse ou encore installer les moteurs électriques des machines à écrire haut de gamme, à chaque déplacement, il faut réapprendre une nouvelle compétence. «Je réclamais peu, c’est sûrement pour ça que je changeais beaucoup.»

Ma grand-mère est de ces ouvrières modèles, qui effectuent le travail sans rouspéter. «Une fois, des collègues voulaient aller faire la grève. Ils me disaient: Maria, vieni! Mais je ne voulais pas. Mon supérieur est alors arrivé et leur a dit de me laisser tranquille», me raconte-t-elle avec fierté. Une déclaration qui peut faire sourire aujourd’hui. Mais à l’époque, le travail était sacré.

«In Sicilia, on n’avait pas de salaire. On devait vendre les produits de la terre et espérer en vivre. En Suisse, j’ai connu une stabilité financière qui était inimaginable à Collesano (ndlr: le village sicilien d’origine de ma grand-mère, d’où sont arrivés de nombreux ouvriers italiens. Yverdon et Collesano ont d’ailleurs signé une charte d’amitié depuis). J’étais contente de travailler, alors pourquoi j’aurais fait grève? En venant ici, j’ai donné un avenir à mes enfants. Et à toi aussi! C’est ça ma grande fierté.»

Arrivée en Suisse en 1964 à 19 ans, ma nonna a cherché du travail pendant plusieurs mois avant d’arriver chez Hermès. «On faisait le tour des entreprises avec des compatriotes, mais ils disaient toujours: C’est complet! Seule la fabrique d’escargots, aux Tuileries-de-Grandson, nous a pris. Mais il y avait une odeur là-bas… Non ti dico! Et puis un jour, on a toqué chez Hermès et on nous a engagés tout de suite. Il y avait juste des tests pour voir si on se débrouillait avec les pièces.»

A l’époque, on engage à tour de bras. Il faut produire, et surtout produire le plus possible. «On avait un chronomètre derrière, se souvient Maria Colombo. On avait un nombre de pièces à faire et si on produisait plus, par exemple les 180%, on avait une prime. Et en réalité, les 100% étaient le minimum du minimum. On nous poussait pour quand même atteindre les 120%.» Mais en principe, il n’y a pas besoin de beaucoup forcer les ouvriers. Car à trois francs de l’heure, tout le monde se donne à fond pour toucher les primes. «Au début, je gagnais à peu près 600 francs par mois. Avec les années, ça a augmenté et à la fermeture, en 1989, je touchais plutôt 2500 francs.»

Malgré la difficulté et surtout la répétitivité de la tâche, ma grand-mère ne garde de loin pas un mauvais souvenir de son quart de siècle passé chez Hermès. «L’ambiance était très bonne! Tu sais, on se comprenait. On était tous émigrés parmi les ouvriers, surtout des Italiens et des Espagnols. Au fil des ans, quelques étrangers sont devenus chefs d’équipe. En dessus, c’était que des Suisses. Mais on était toujours respectés, je ne peux pas me plaindre.»

Alors, qu’est-ce que ça fait de voir une exposition revenir sur ce qui a constitué une partie de sa vie, de voir son travail mis en avant dans un musée? «Je suis très fière. J’y ai quand même travaillé durant 25 ans! Et j’ai eu trois enfants durant cette période…» Et en plus d’un emploi à 100%, Maria Colombo doit aussi s’occuper des tâches ménagères. «Souvent, je pouvais commencer à me reposer vers minuit.»

L’émission Tell Quell consacrait son édition du 15 décembre 1989 à la fermeture des usines Hermes-Precisa, propriété à cette époque d’Olivetti. Sur la dizaine de documentaires projetés dans la salle principale de l’exposition qui retracent les moments forts de la firme, c’est celui-ci qui passe en dernier. Face à ces souvenirs, les yeux de ma nonna s’embuent. «Tous ces ouvriers licenciés, ça me fait mal au cœur. C’était pas de la rigolade.»

À la toute fin du sujet de Tell Quell, Maria Colombo fait une apparition, manteau gris sur les épaules, avec ses collègues, devant les grilles d’entrée de l’usine. Comme un symbole, c’est elle – et ses camarades de labeur – que les commissaires ont choisi pour clôturer le récit de l’entreprise. Car si Hermès aura fait la fierté d’une région tout entière, c’est surtout grâce à ces travailleurs et travailleuses qui, caractère après caractère, ont réellement écrit un pan de l’histoire du Nord vaudois.

 

La vita en Suisse? «Contentissima»

 

Des regrets, Maria Colombo n’en a pas. Partir de chez elle a été déchirant, mais c’était la bonne solution. «En Suisse, je suis contentissima. Je ne retournerai jamais en Italie. A Collesano, ci ho lasciato il cuore, mais la qualité de vie que j’ai ici n’est pas comparable.» Il faut dire que la capitale du Nord vaudois lui a bien rendu les efforts faits pour s’intégrer. Ainsi, samedi dernier était inauguré le chemin de Collesano, village sicilien d’où sont arrivés de nombreux travailleurs dans les années 1960, dont ma grand-mère. «Ça me touche beaucoup. Au début, c’était pas facile, on nous traitait de mafieux. Mais maintenant il y a une vraie amitié entre les deux communautés et j’en suis très heureuse.»

Massimo Greco