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Des anges de la nuit au chevet des plus démunis

31 août 2016 | Edition N°1818

Nord vaudois – Les lits disponibles dans les EMS se font toujours plus rares. Conséquence, de plus en plus d’infirmières soignent à domicile. De la bobologie à la traumatologie, reportage avec ces soignantes et ces confidentes de l’ombre.

 

Chaque matin, les infirmières effectuent un «passage de sécurité» chez cette patiente souffrant de détresse respiratoire chronique, et placée sous oxygénothérapie. ©Simon Gabioud

Chaque matin, les infirmières effectuent un «passage de sécurité» chez cette patiente souffrant de détresse respiratoire chronique, et placée sous oxygénothérapie.

Au clocher, vingt-deux heures viennent de sonner. Alors que l’obscurité gagne la ville, que ses habitants se relaxent après leur journée de travail, d’autres s’activent. D’autres? Il y en a beaucoup. Parmi eux, Tifenn Gueguen, infirmière en soins à domicile de l’équipe mobile de nuit du Centre médico-social (CMS) d’Yverdon.

Depuis deux ans, trois fois par semaine, la trentenaire sillonne la campagne nord-vaudoise au volant de sa Peugeot bleue. Une fois la pénombre installée, elle est seule maître à bord. «La nuit devrait être calme», glisse l’infirmière, crinière blonde et sourire en coin, le regard fixé sur sa tablette électronique. C’est qu’aujourd’hui, tout est informatisé. Chaque rendez-vous, chaque traitement est enregistré. «C’est plus simple pour nous, surtout pour la consultation des dossiers médicaux. Lorsqu’on débarque, tablette sous le bras, les patients sont déstabilisés. Mais ça ne dure jamais très longtemps», confie-telle.

Vieillissement de la population, pénurie de places disponibles en EMS et raccourcissement des séjours hospitaliers sont autant de facteurs qui plaident en faveur des soins à domicile. Mais derrière les promesses d’une récupération rapide se cache une autre réalité. Pour les patients, des heures passées à la fenêtre ou à regarder tourner les aiguilles de l’horloge. Un isoloir social que, bien souvent, les infirmières et les auxiliaires de santé sont les seules à venir troubler.

A son arrivée dans les bureaux, Tifenn Gueguen (à g.) planifie le déroulement de la nuit en fonction des soins prévus. Elle consulte également le dossier des patients. ©Simon Gabioud

A son arrivée dans les bureaux, Tifenn Gueguen (à g.) planifie le déroulement de la nuit en fonction des soins prévus. Elle consulte également le dossier des patients.

Une heure passe. Le téléphone, jusque-là discret, sonne, et vient briser la quiétude de la fin de soirée. Tifenn répond. Au fil des minutes, le visage de l’infirmière se ferme. Elle lâche un bref «j’arrive tout de suite», avant de raccrocher. L’état d’un patient en fin de vie s’est brusquement aggravé. Elle emporte avec elle un peu de morphine, «de quoi l’aider à partir». Trop tard. Dépêchée sur place, elle n’a pu que constater le décès. «Heureusement, la famille était là. Il est parti sereinement, entouré. C’était peut-être mieux que je ne sois pas là.» Derrière le discours rôdé de la professionnelle, des bribes de vérité apparaissent: «C’est mon premier mort, ça fait bizarre.»

Dans les cas de pathologies infectieuses, l’injection d’un antibiotique par voie intraveineuse est très souvent prodiguée par les infirmières. ©Simon Gabioud

Dans les cas de pathologies infectieuses, l’injection d’un antibiotique par voie intraveineuse est très souvent prodiguée par les infirmières.

Deux heures ont passé, la nuit est déjà bien entamée. «L’intervention a bousculé le planning. Arrivée au domicile de la prochaine patiente, l’infirmière sonne. Personne ne répond. Elle sonne à nouveau. On vient ouvrir. «Je venais de m’endormir», lâche, bougonnante, l’octogénaire, hospitalisée la journée même pour une infection à un pied. Empathique, Tifenn trouve les bons mots, le ton juste, et convainc la patiente de se laisser administrer les soins.

L’injection de l’antibiotique par intraveineuse est difficile. La lumière, tamisée, n’aide en rien. «Elle bouge, la coquine», rigole la patiente, le sourire retrouvé, amusée en voyant l’infirmière qui peine à trouver la veine. Voilà qui est fait. S’ensuit un moment de partage, où l’infirmière rassure, papote, applique une crème et donne un médicament. L’occasion, pour l’une, de faire un brin de causette. Une façon, pour l’autre, de prêter une oreille attentive aux propos de son hôte du soir. A bas mots, assise au milieu du fourbi et accoudée à une table défraîchie, la patiente se laisse aller à quelques confidences. «Ces infirmières, ces visites, sont le seul lien social que j’ai avec le monde extérieur. Alors, même si je ronchonne, j’aime toujours les voir débarquer», glisse-t-elle en regagnant le chemin de son lit.

Les heures filent. A peine le temps de se griller une cigarette sur le palier de la porte que, déjà, il est temps pour Tifenn de repartir. Direction Orbe. «On rencontre toutes sortes de situations de vie, raconte l’infirmière, assise au volant. Chaque personne a son bobo et l’histoire qui va avec.» Arrivée dans la cour de ferme, l’infirmière franchi le seuil de la porte sans frapper et avance sur la pointe des pieds jusqu’à la chambre. L’habitat de l’agriculteur retraité est vétuste, l’odeur pesante. Les ronflements résonnent dans l’appartement. «Il ne faut pas le réveiller. Je dois juste vérifier que la sonde naso-gastrique n’a pas bougé», explique-t-elle. Au pied du lit, deux chats dorment en boule. Un seul ouvrira les yeux, avant de les refermer dans la foulée..

Au domicile des patients, le salon fait le plus souvent office de «salle de traitement ». Les cintres et les lampes servent, eux, de support aux perfusions. ©Simon Gabioud

Au domicile des patients, le salon fait le plus souvent office de «salle de traitement ». Les cintres et les lampes servent, eux, de support aux perfusions.

Les premières lueurs du jour apparaissent sur la plaine de l’Orbe. Au loin, Chavornay est encore plongé dans la pénombre. «C’est notre dernier arrêt avant de rentrer», souligne l’infirmière, les traits à peine tirés. Une halte qui, tous les matins à la même heure, s’apparente à un «passage de sécurité». Prise de tension, du rythme cardiaque et quelques vé-rifications d’usage suffiront. «C’est une personne qui souffre d’un problème aux poumons. Elle est placée sous oxygénothérapie.» Des yeux brillants dépassent timidement du masque respiratoire de la patiente. «Ces infirmières, ce sont les premières personnes que je vois en ouvrant les yeux. C’est mon petit rituel chaque matin.»

Sur le trajet du retour vers Yverdon, Tifenn Gueguen ouvre grand les fenêtres de la voiture. Pour aérer. Histoire d’évacuer, aussi. Le temps d’un bref bol d’air, la pression peut retomber. «La nuit a été beaucoup moins calme que prévu», avoue-t-elle. Mais, c’est comme ça que j’aime mon métier.» Au clocher, huit heures viennent de sonner. Une nuit vient de passer. Alors que le soleil baigne la ville de ses premiers rayons, que ses habitants débutent leur journée de travail, d’autres la terminent.

Au petit matin, les yeux fatigués, l’infirmière regagne ses bureaux, à Yverdon-les-Bains, afin de transmettre les dossiers à sa collègue de jour qui prendra le relais. ©Simon Gabioud

Au petit matin, les yeux fatigués, l’infirmière regagne ses bureaux, à Yverdon-les-Bains, afin de transmettre les dossiers à sa collègue de jour qui prendra le relais.

 

La nuit, de 22h à 8h

Créée en 2010, l’équipe mobile de l’Association pour la santé, la prévention et le maintien à domicile (ASPMAD) du Nord vaudois a pour mission d’assurer une prise en charge immédiate de toute personne, cliente des CMS, sortant des hôpitaux -en particulier des Etablissements hospitaliers du Nord vaudois (EHNV)- et nécessitant des soins à domicile.

«Les familles, souvent fatiguées et surchargées, peinent à comprendre pourquoi on ne garde pas les gens à l’hôpital, relate Isabelle Welker, responsable de l’équipe mobile. Mais les choses ont changé et les mentalités ont évolué.» Et de préciser : «Le traitement ambulatoire participe activement au maintien de l’état général des patients et permet de leur garantir une certaine autonomie, qu’ils n’auraient pas à l’hôpital.»

Active 7/7 jours, 24/24 h, l’équipe mobile intervient lors du retour à domicile, durant les cinq premiers jours. «Le temps de coordonner au mieux le suivi du patient», poursuit Isabelle Welker.

Depuis le début de l’année, quatre infirmières de l’aide et de soins à domicile se relaient, la nuit de 22h à 8h, au sein de l’établissement hospitalier yverdonnois. «Si elles ont suffisamment de soins planifiés au domicile des patients, elles ne passent que peu, voire pas du tout, de temps aux urgences. En revanche, si la nuit est calme, elles épaulent les infirmières des EHNV dans leur travail.»

A noter que, depuis octobre 2015, les infirmières des CMS prennent également en charge, durant la nuit, les soins des patients des cinq EMS de la Fondation Saphir.

De nouveaux locaux à Yverdon-les-Bains

Il y a du déménagement dans l’air du côté de l’ASPMAD, à Yverdon-les-Bains. La semaine dernière, le bureau de l’équipe mobile a quitté la rue des Moulins pour s’installer sur le site de l’hôpital, une manière de renforcer encore les synergies entre les deux institutions. «C’est logique, au vu de la collaboration qui ne cesse de s’intensifier», souligne Myriam Pavid, chargée de communication à l’ASPMAD. Les autres locataires de la rue des Moulins -ergothérapeutes et diabétologues- vont, eux, déménager en Chamard, dans un nouveau bâtiment à côté de celui qui accueille déjà la direction. Les nouveaux locataires partageront les locaux avec le Réseau santé Nord Broye et le Centre régional de santé au travail, notamment.

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Simon Gabioud