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Engager des profs expérimentés pourrait devenir un luxe

7 mars 2019 | Edition N°2451

Six ans après l’introduction de la loi sur les écoles de musique, celles-ci craignent que les enseignants seniors ne soient remplacés par de jeunes diplômés.

En trente-sept ans d’existence, le Conservatoire de musique du Nord vaudois (CMNV) a vibré à de multiples reprises. Mais la grande révolution qui l’a secoué, c’est l’entrée en vigueur de la loi sur les écoles de musique (LEM), le 1er janvier 2012. Depuis cette date, l’institution, qui a pris ses quartiers en 2011 à la rue des Cygnes, à Yverdon-les-Bains, a totalement revu son modèle de fonctionnement, comme les autres écoles de musique et de fanfare vaudoises. Ce cadre légal leur a en effet imposé d’unifier leurs cursus et d’améliorer les conditions de travail des professeurs (lire encadré). Il leur assure en contrepartie des subventions destinées à faciliter l’accès des jeunes aux études musicales.

Mais qui finance cette petite révolution? Le contribuable. Avec l’entrée en vigueur de la LEM, chaque commune a dû s’affranchir d’une taxe, dont le montant a progressivement augmenté jusqu’à atteindre, cette année, 9,5 francs par habitant. Une somme doublée par le Canton qui y ajoute, en plus, 4,61 millions de francs par an.

Un bilan en demi-teinte

Six ans après l’introduction de la loi, la Fondation pour l’enseignement de la musique (FEM) a fait un premier bilan, à l’intention du Conseil d’Etat. Et elle s’est aperçue qu’une partie des objectifs seulement avaient été atteints. «Nous avons fait de gros progrès sur le plan de la réorganisation et de la revalorisation des établissements, notamment des écoles de fanfare, assure Sylvie Progin, secrétaire générale de la FEM. La loi a créé un appel d’air puisqu’à la rentrée 2014, on a noté une hausse générale de 10% des inscriptions.» Au CMNV, le nombre d’élèves est passé de 390, en 2012, à 530 en 2018. Selon Jacques Hurni, cette situation s’explique aussi par le fait que le conservatoire a pu réunir tous ses cours au même endroit.

Jacques Hurni, directeur du Conservatoire de musique du Nord vaudois, et Sylvie Progin, secrétaire générale de la Fondation pour l’enseignement de la musique. © Michel Duperrex

Deux aspects préoccupent toutefois les acteurs du milieu. Le premier concerne les adultes qui souhaitent suivre des cours de musique. Car la LEM facilite l’accès à la formation des jeunes jusqu’à 20 ans (25 ans pour les étudiants et apprentis). Au-delà, les cours ne sont plus subventionnés et leur prix augmente drastiquement. «Certaines formations nécessitent davantage de temps que d’autres. Pour décrocher un certificat de chant lyrique, par exemple, il faut compter huit à dix ans d’études. Or on ne peut pas commencer avant 16 ans, car la voix change à l’adolescence. L’élève aura donc environ 25 ans au moment où il terminera son cursus. Et en cours de route, il va voir sa facture annuelle passer de 1430 francs à 2330 francs», illustre Jacques Hurni, qui refuse catégoriquement de «brader ses professeurs» pour garder des étudiants. Il s’est donc mis à la recherche de sponsors pour soutenir ces artistes majeurs.

Ces élèves adultes «ont un salaire, remarque toutefois Sylvie Progin. Je me fais davantage de souci pour les familles qui ont deux ou trois enfants à envoyer à l’école de musique, car il n’y a pas de mesures d’accompagnement.» Une inquiétude que partage Jacques Hurni: «Des familles doivent parfois choisir qui, parmi leurs enfants, elles enverront au conservatoire. Ici, nous ne pouvons offrir qu’un rabais de 100 francs par élève.»

Le prix de l’expérience

Le second point noir concerne la nouvelle grille salariale, puisque les enseignants sont désormais rémunérés en fonction de leurs années d’expérience. Comme ils coûtent plus cher aux écoles, le risque, c’est que ces dernières privilégient l’engagement de personnes plus jeunes, selon Sylvie Progin. «Pour engager des professeurs, il faut qu’ils puissent suivre un cursus dans une haute école. Or pour prétendre à une telle formation, ils doivent compter parmi les meilleurs. Mais si on n’a personne pour les former, ça va devenir compliqué.»

La FEM, après consultation des écoles de musique vaudoises et des associations professionnelles, a donc intégré des recommandations à l’intention du Conseil d’Etat dans son rapport. «Nous ne pouvons pas en dire plus pour l’instant», conclut-elle. Des discussions sont actuellement menées au Parlement, afin de déterminer si des adaptations pourraient être mises en place.

Christelle Maillard