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La complainte d’un artisan révolté

11 décembre 2020

Épuisé par le travail et les difficultés, le boulanger Laurent Martin met fin à une saga familiale centenaire.

 

«Entre la mise sous pression des commerces du centre-ville, la concurrence des grandes surfaces et des stations-services, l’artisan est achevé. Je travaille douze heures par jour, six jours par semaine, et au bout, il n’y a rien.» Laurent Martin, représentant de la quatrième génération d’une lignée d’artisans-boulangers yverdonnois est au bout du rouleau. Excédé autant que révolté, cet homme âgé de 46 ans a décidé de mettre la clé sous le paillasson. La petite boulangerie située à la rue du Collège fermera définitivement ses portes à la veille de Noël, après près de cent ans d’activité.

Le commerce du centre-ville se meurt, entend-on souvent. Il faut qu’il s’adapte et propose de nouveaux produits, répond l’écho. Mais peut-on reprocher à un artisan boulanger dont les produits sont appréciés par une clientèle de longue date de plier sous les assauts des grandes chaînes de distribution et autres shops des stations-services ouvertes de l’aube au milieu de la nuit?

Au bout du rouleau, Laurent Martin a décidé de baisser le rideau. Il a vendu l’immeuble qu’il quittera dans quelques mois, après avoir tout liquidé. «Je vais m’installer au Brésil, le pays d’origine de mon épouse Sinéia.» Certes, du point de vue financier, l’artisan n’a peut-être pas tout fait juste. Il en veut à sa fiduciaire, et un peu aussi à tout le monde, mais surtout aux autorités qui ne cessent, par la pression exercée sur le stationnement, de renvoyer la clientèle vers les commerces de la périphérie.

«Quand un client se prend une amende de 40 francs, il hésite à revenir acheter du pain. On fait tout pour faire fuir les acheteurs. Avec leurs bornes (ndlr: en cours d’installation), cela va être encore pire. Je travaille seul avec ma femme au laboratoire. Tout cela pour ne rien avoir à la fin du mois. Je suis fatigué par cette vie», explique le boulanger.

Pour régler les dettes créées par une situation qui n’a cessé de se dégrader, il n’a eu d’autre solution que de vendre l’immeuble familial. Qu’en adviendra-t-il? «Je n’en sais rien. Le nouveau propriétaire nous a laissé encore quelques mois pour régler nos affaires. Il faut que je vide tout. Ensuite, je quitte Surtaxeland. Car l’artisan dénonce aussi la pression financière constante exercée «par le système» sur des personnes qui n’ont d’autre ambition que celle de gagner leur vie.

Pourquoi n’a-t-il pas alerté la Société industrielle et commerciale (SIC) pour manifester ses préoccupations? «Je n’ai pas le temps d’aller aux séances. Je travaille de 22h au lendemain à 16h. C’est boulot-dodo. Et le délégué au commerce local, je ne l’ai jamais rencontré», relève le boulanger, qu’on sent à bout de souffle.

Si Laurent Martin admet qu’il est difficile d’aller contre l’évolution – la majorité des habitants actifs travaillent hors de la ville et n’y viennent plus aussi fréquemment faire leurs achats –, il pense que la politique de stationnement y ajoute une difficulté supplémentaire: «Non seulement les autorités suppriment des places de parc, mais la pause gratuite de la mi-journée a été réduite de moitié. Une heure c’est insuffisant. Maintenant, au nom de la sécurité, on place des bornes à la rue du Lac. Veut-on revenir aux forteresses médiévales? Tout cela me paraît complètement excessif. Malgré leurs prédictions, cela nous fait perdre des clients.»

Et le boulanger, qui connaît particulièrement bien la ville où il est né, de dresser une liste à la Prévert de tous les commerces traditionnels qui ont disparu: «à part les boucheries familiales, il n’en reste plus beaucoup.»

Lorsqu’il fait le bilan, Laurent Martin est un homme meurtri: «à l’époque, mes grands-parents avaient acheté l’épicerie de Montagny. à l’ouverture de Waro, ils n’ont pas eu d’autre choix que celui de fermer.» Depuis, les difficultés se sont accumulées, et se sont accentuées après le décès subit de son père. La mort dans l’âme, l’artisan s’est résolu à mettre fin à la saga familiale. Un brin fataliste, il ajoute: «J’ai ma conscience pour moi. Je suis un être humain, pas une machine!»

Isidore Raposo