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La grand-messe des éleveurs de bovins a fermé ses portes samedi

14 janvier 2019 | Edition N°2413

Nous avons passé la soirée de vendredi dernier à Swiss Expo. Histoire de prendre le pouls de la manifestation et de comprendre ce qui fait vibrer les agriculteurs d’aujourd’hui.

Lausanne, 11 janvier 2019. SWISS EXPO, Noémie Golay. © Michel Duperrex

Nous sommes vendredi, 19 heures, il neige. J’arrive par un escalier qui surplombe les écurie de Swiss Expo et j’observe l’activité qui se déroule en contre-bas. J’ai l’impression d’une fourmilière. Dans des halles, les vaches sont alignées par race et par propriétaire. C’est immense et très propre. Quelques vaches passent à la douche, alors que d’autres sont chez le coiffeur, appelé ici clipper. C’est sérieux, professionnel, organisé. Ici et là, à proximité immédiate de leur bétail, des éleveurs ont installé un petit espace dans lequel ils peuvent manger, boire un verre, dormir. C’est minimaliste. La lumière est violente, la musique forte, des télévisions retransmettent en direct les images du «ring», l’espace où les belles du jour défilent dans l’espoir, pour leur propriétaire, de se voir accorder un «flot». Reflet de leur classement, ces cocardes seront ensuite fixées en bonne place à l’écurie.

Jeune éleveuse de Jersey

J’ai rendez-vous avec une agricultrice de 20 ans, Noémie Golay, de Valeyres-sous-Rance. Propriétaire de deux génisses Jersey, elle est installée au rez inférieur. Elle vient à ma rencontre. «Vous verrez, au-dessous c’est beaucoup moins classe», me dit-elle. Effectivement, les installations sont plus sobres. Deux jeunes agriculteurs dorment à poings fermés dans la paille, tout habillés, à côté de leur vache qui rumine tranquillement. «C’est beaucoup de travail de venir ici, m’explique Noémie. Il faut quand même les traire, les soigner, les nourrir. Et il faut les préparer pour la compétition, les laver, les brosser. Sans oublier qu’il faut parfois retourner à l’exploitation pour traire les bêtes restées au domaine.»

La jeune fille est venue avec Delores, née le 30 juin 2018. «Mon patron et quelques amis me l’ont offerte pour mes vingt ans. C’est ma vache, je l’aime et j’en suis très fière. Elle s’est classée cinquième de sa catégorie, je suis assez contente.»

Tout en me baladant dans les rangées, elle me présente sa deuxième bête, Molly. «Cette Jersey est née le 10 janvier 2018 chez moi, où elle est aussi élevée. Elle s’est classée deuxième de sa catégorie et a obtenu un deuxième flot de première élevée. Il n’y a qu’une bête par catégorie qui gagne ce flot.» Pour moi qui ne connais rien à l’élevage bovin, ces classements restent mystérieux. Je trouve ses deux génisses adorables; avec leurs grands yeux noirs, elles ont un regard de biche. Leur couleur brun-beige est aussi très plaisante. Là s’arrête mon jugement. Donc quand Noémie commence à me parler de «profondeur, d’ouverture de côtes, d’angle du jarret, de ligne de dos ou d’inclinaison du bassin, je reste bouche bée. Je n’ai rien compris. Tout en discutant, Noémie est sans cesse interpellée. Ici, tout le monde se connaît, ou pour le moins s’est croisé une fois. «Nous sommes en compétition, mais nous nous apprécions quand même. Nous nous sommes regroupés entre éleveurs de la région et avons pu nous payer les services d’un clipper professionnel qui vient du Canada. Le clippage d’une vache coûte 230 francs, 180 francs pour une génisse».

La jeune femme, déjà en possession d’un CFC d’agricultrice, a continué ses études afin d’obtenir le brevet. Elle travaille donc à mi-temps chez son patron, et le reste du temps chez ses parents. Entre deux, elle planche pour l’obtention de son brevet, qu’elle a six ans pour passer. Parfaitement bien dans sa peau et dans sa tête, elle est radieuse. On sent qu’elle apprécie beaucoup ces moments particuliers. «Je viens à Swiss Expo depuis 2012. C’est le seul concours sur Vaud où on peut présenter des Jersey. C’est l’occasion pour moi de pouvoir comparer les troupeaux. Sans oublier que c’est aussi un moment de fête.»

Mardi et mercredi, c’était soirée raclette. Le reste du temps, le groupe a loué un four qui peut cuire seize pizzas simultanément. Parfois, l’équipe se réunit pour manger, mais souvent, chacun vaque à ses affaires.

Toujours en compagnie de Noémie, je me dirige maintenant vers le ring. Elle ne loupe rien. « Regardez, c’est une très belle bête, elle s’est classée première de sa catégorie. Avec ces flots accrochés, on connaît tout de suite le classement. On prend l’air de rien, mais je sais que tout le monde s’observe!»

Pour arriver au ring, il faut traverser l’entier de la halle des exposants. Machines agricoles, chaîne de traite, alimentation, assurances, il y a de tout. On tombe alors par hasard sur son patron. Il n’est pas très causeur. Nous continuons notre chemin et arrivons au saint des saints: le ring. C’est une très grande surface recouverte de copeaux. A la queue leu leu, dix vaches tournent lentement en rond. Les éleveurs qui les présentent sont tous habillés de blanc. C’est la règle. Les bêtes obéissent, restent immobiles, repartent doucement. Le juge, un homme assez jeune en costume noir, tourne lui aussi autour des bêtes. Il les regarde de loin. Son jugement s’effectue à distance. Sans que j’aie compris pourquoi, six des dix vaches s’alignent sur un côté de la piste. Les quatre restantes sont alignées côte à côte au milieu du ring. Le juge passe autour d’elles. Le micro à la main, il explique que le choix de la championne va être extrêmement difficile, tant les candidates sont parfaites. La musique s’intensifie. Et soudain, il tape de la main sur le dos d’une bête. C’est la championne! Les applaudissement fusent. Bien que je ne sois ni éleveuse, ni agricultrice, devant la solennité du moment, le sérieux de la cérémonie, je sens ma gorge qui se noue. J’ai presque la larme à l’œil.

Fier de son employée

Il est désormais passé 21 heures et la demoiselle doit rejoindre l’exploitation de ses patrons, car demain, elle devra traire. Je décide donc de me promener seule entre les stands. Un homme me saisit par le bras. Je me retourne. C’est le patron de Noémie, Gérald Hurni. «Vous savez, je suis très fier de Noémie», me lance-t-il. Il ajoute: «C’est une employée hors pair. Désormais, si je dois choisir entre un homme et une femme, je prendrai sans hésiter une femme. Aujourd’hui, les exploitations sont bien équipées mécaniquement. Le travail nécessitant de la force est moins fréquent. J’ai totale confiance en Noémie. Les femmes, quand on leur dit il faut faire ça, elles se disent ça prendra le temps que ça prendra. Elles font leur travail à la perfection. Les hommes se disent je vais expédier ça le plus vite possible. Non seulement Noémie est compétente, mais elle a un contact avec les bêtes que les hommes n’ont pas». Après trente minutes de discussion sur «le métier». Je décide de quitter Swiss Expo. Les portes ferment à 22 heures. Les éleveurs rejoignent gentiment les écuries. Ils vont dormir quelques heures avant d’entamer leur dernière journée d’exposition.

Dominique Suter