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L’art du futur et de l’imparfait

14 novembre 2019 | Edition N°2624

Yverdon-les-Bains - La nouvelle exposition de la Maison d’Ailleurs aborde le thème des utopies et des dérapages qu’elles peuvent engendrer. Passionnant, mais exigeant.

Que ce soit posé clairement dès le début: si l’on souhaite se vider le cerveau l’espace d’une heure ou deux, il vaudrait peut-être mieux s’intéresser à un énième ersatz des Anges de la téléréalité qu’à la nouvelle exposition mise sur pied par Marc Atallah à la Maison d’Ailleurs, Mondes (im)parfaits. Cette mise en garde étant effectuée, c’est un dialogue très riche entre les œuvres de François Schuiten et Benoît Peeters, auteurs de la célèbre série de BD Les Cités obscures, et de divers artistes et créateurs régionaux ou suisses qui a été présenté hier aux médias. Cette conférence de presse servait de prologue au vernissage de ce samedi à 17h, lequel s’accompagnera d’animations pour tous les âges dès 10h sur la place Pestalozzi. Une silent disco clôturera les festivités entre 21h et minuit.

Un parti pris assumé

Plutôt pointu, le thème général de la nouvelle exposition tourne autour de la question de l’optimisme démesuré que nous fondons sur certaines idéologies et certaines techniques, et évoque les catastrophes sur lesquelles ces utopies peuvent déboucher lorsque l’on tente de les réaliser. «L’exposition est exigeante intellectuellement. Mais elle est compréhensible grâce aux nombreuses œuvres exposées, grâce à nos outils de médiation culturelle qui s’adressent  aux enfants dès huit ans et grâce à nos guides», souligne Marc Atallah, directeur du musée. Plutôt que de chercher à divertir des visiteurs qui n’apprendraient rien, il assume son choix de mettre en place une exposition dont la vocation est d’éclairer leur quotidien en stimulant leur réflexion.

Reste qu’avec 70 planches originales réalisées pour Les Cités obscures, une montre unique confectionnée par la manufacture sainte-crix De Bethune sur la base d’une œuvre de Schuiten, ou encore une installation numérique d’un autre régional de l’étape, Sébastien Mettraux, il y aura de quoi se mettre sous la dent. Ce dernier avoue que les questions posées par l’exposition ne pouvaient qu’entrer en résonance avec son propre travail: «Aujourd’hui, après 200 clics sur Facebook, un algorithme nous connaît mieux que nos propres conjoints. Mon rôle d’artiste n’est pas de juger cette réalité. Je suis neutre, mais tout cela pose des questions vertigineuses.» L’œuvre qu’il expose constitue un retour aux sources pour lui, dont la carrière avait débuté par une animation 3D sur la gare marchandises de Vallorbe, non loin d’où il travaille encore aujourd’hui.

Un appel vibrant

Mythe vivant de la bande dessinée, François Schuiten ne cache en tout cas pas que sa découverte du Nord vaudois l’a réellement impressionné: «Nous voulions une exposition qui ne pourrait pas exister ailleurs. Il fallait qu’elle s’insinue dans le bâtiment de la Maison d’Ailleurs, mais aussi qu’elle colle à votre région. Pour que ce soit possible, j’ai notamment découvert Sainte-Croix, ses métiers et ses savoir-faire.»

Le constat de l’artiste est sans appel: «J’ignore si vous avez un complexe suisse, comme nous avons un complexe belge, mais j’ai le sentiment que vous n’avez pas conscience de la richesse de votre région. Il en reste un récit à construire. N’attendez pas trop longtemps.»

Quant à la question de l’avenir vers lequel nous projette l’irruption de la technique dans nos vies, et la confiance aveugle qui l’accompagne parfois, il refuse tout jugement définitif, fidèle en cela à l’ambivalence qui se dégage des planches exposées: «La technologie n’est ni Dieu ni Diable. Il nous faut constamment nous poser la question du rapport que nous entretenons avec elle. C’est la force de cette exposition de nous obliger à nous positionner face à ces enjeux.»

Raphaël Pomey