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Le bûcheron de la vallée de Joux qui taille et affine Lara Gut

15 décembre 2016 | Edition N°1893

Ski alpin – Préparateur physique de renom, élu dirigeant de l’année hier lors des Mérites sportifs valaisans, Patrick Flaction est l’un des grands artisans du succès de la Tessinoise. Portrait.

Le préparateur physique de 50 ans s’occupe de treize athlètes membres de Swiss-Ski. ©Sacha Bittel / Le Nouvelliste

Le préparateur physique de 50 ans s’occupe de treize athlètes membres de Swiss-Ski.

Derrière chaque grand homme se cache une femme, dit-on. L’inverse est vrai, aussi. Et ce n’est pas Lara Gut qui dira le contraire. Préparateur physique de talent, homme discret à souhait, Patrick Flaction est l’un des grands artisans du sacre mondial de la Tessinoise au printemps dernier. Un travail de longue haleine récompensé par la distinction cantonale de «dirigeant de l’année», qui a été remise au Valaisan d’adoption, hier, «chez lui» à Savièse.

Nominé aux côtés du président de la FIFA, Gianni Infantino, et de Michel Thétaz, mécène et fondateur de l’équipe de cyclisme IAM Cycling, le Combier d’origine a la victoire modeste. «Je vois ça comme une marque de visibilité ou comme une récompense extérieure pour le travail accompli, déclare l’entrepreneur de 50 ans. Pour moi, la reconnaissance, le vrai salaire du préparateur physique, c’est lorsque Lara, à la fin de la course, m’a regardé dans les yeux et m’a dit merci, merci pour tout.»

Reste que Lara Gut n’est pas qu’un talent pur. Le ski de la détentrice du grand globe de cristal 2016 est aussi porté par un physique exceptionnel. Tantôt préparateur tantôt réparateur, toujours dans l’ombre, Patrick Flaction fait partie intégrante de la garde rapprochée du clan Gut depuis plus d’une décennie. Et l’histoire aurait pu ne jamais s’écrire.

Tout a commencé en 2005. Le père de la skieuse, Pauli, souhaitant doper les performances de sa fille, approche Jean-Pierre Egger. L’ex-entraîneur physique neuchâtelois de renom décline l’offre et le redirige vers Patrick Flaction, spécialisé, lui, dans le ski alpin. «A l’époque, je n’entraînais que les adultes. Je ne savais pas trop ce que j’allais faire d’une gamine de 14 ans», rigole le Valaisan d’adoption. Quelques exercices et tests plus tard, il a dû se rendre à l’évidence : le petit phénomène de Comano en avait sous la pédale. «Ses parents ont réalisé un très bon travail sur le plan moteur (ndlr : la maman, Gabriella, est professeur de sport). Ils sont allés au bout de ce qu’ils savaient faire, alors, très intelligemment, ils m’ont confié leur fille, afin de prendre le relais et développer sa vitesse et sa force, notamment», lâche l’ancien entraîneur de Ski Valais et de Swiss-Ski.

Au fil des victoires -au fil des blessures et des désillusions aussi- la championne a grandi, mûri. Renouvelant, saison après saison, la confiance en son préparateur. «J’ai la chance inouïe d’avoir pu suivre une athlète de son adolescence à son sacre de n°1 mondial. On a évolué ensemble. A part Pierre Paganini, avec Federer, je ne connais pas beaucoup de cas similaires», glisse l’intéressé.

Patrick Flaction vous dira qu’il n’y a pas de secret, que le succès vient avec le travail. C’est vrai, mais pas tout à fait. Car secret, il y a. Et il porte un nom : l’accéléromètre, permettant une analyse quantitative et qualitative du mouvement. Un outil technologique révolutionnaire, minuscule et protégé par une bonne trentaine de brevets. «Mon objectif est d’améliorer les performances physiques, tout en réduisant au minimum la place du hasard», explique le patron et fondateur de l’entreprise sédunoise Myotest S.A. Quelques 20 000 utilisateurs, en Suisse et à travers le monde, notamment chez les All Blacks, en rugby, ou au sein de Swiss tennis, s’arrachent cet outil de mesure.

A côté de son entreprise florissante, le Valaisan n’a pas pour autant délaissé la préparation physique, son amour de toujours. En créant la société Elitment S.A., également basée à Sion, Patrick Flaction veut accompagner les skieurs helvétiques dans leur progression. Parmi les noms qui se sont attachés ses services, figurent ceux de Daniel Yule, Loïc et Mélanie Meillard, Ian Gut et autre Charlotte Châble. «Lara (ndlr : Gut) m’a offert une formidable vitrine. Elitment est une conséquence indirecte de sa renommée et de sa visibilité, admet-il. Je souhaite offrir aux skieurs une préparation optimale, afin qu’ils puissent encaisser des charges de 200 à 300 kg sur la piste. Préserver leur intégrité physique, c’est ça mon boulot, finalement.»

Et dire que ce passionnant passionné a d’abord embrassé le métier de bûcheron. Une vocation née quelque part au milieu du Risoux, dans sa vallée de Joux natale. «C’était lors d’un cours d’école donné en forêt, se souvient cet amoureux de la nature. Je devais avoir 7-8 ans. Un forestier nous a fait une expérience avec du bois de résonance. J’ai été subjugué par l’amplification du son. Lorsque je suis rentré à la maison j’ai dit : maman, je veux devenir bûcheron.» Un métier qu’il n’aura pratiqué que quelques années, avant de se tourner vers le monde du ski. «Le but ultime est le même, finalement, souligne Patrick Flaction. Quand tu es toute une journée dans les bois, tu es obligé d’optimiser tes gestes, d’être précis, afin de tenir sur la longueur. En sport, c’est la même chose, on appelle cela la signature du mouvement. C’est ma passion.»

Une vie, six dates

1966 Il voit le jour le 30 octobre, au Sentier.

1972 Suite à un cours d’école donné en forêt, il décide de devenir bûcheron.

1985 Après deux ans passés dans le Risoux, il quitte la vallée de Joux.

1990 Il prend la responsabilité de l’équipe valaisanne de ski.

2004 Il fonde la société Myotest S.A., à Sion, et révolutionne l’étude du mouvement.

2016 Il est lauréat des Mérites sportifs valaisans, catégorie «dirigeant», et assiste au sacre de sa protégée, Lara Gut.

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Simon Gabioud