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«Les hommes doivent aussi se libérer des stéréotypes»

21 janvier 2020 | Edition N°2666

Yverdon-les-Bains – Avec Histoire d’Ils, la comédienne Yvette Théraulaz raconte les hommes de sa vie, ceux qu’elle a aimés et les autres. Une création musicale à voir ce soir au Théâtre Benno Besson.

Derrière elle, un temple grec en ruine qui symboliserait la fin du patriarcat. Sur la scène du théâtre municipal, Yvette Théraulaz déclare sa flamme à ceux qui ont partagé sa vie et à ceux qu’elle a croisés sur son chemin. Douze ans après Histoire d’Elles, où elle racontait la vie de sa mère et l’émancipation des femmes, la comédienne livre le pendant de cette histoire. À l’ère de #metoo, la comédienne fait ainsi entendre sa voix engagée et empreinte d’émotion.

Dans votre spectacle, vous parlez des hommes de votre vie. Mais qui sont-ils?

Il y a tout d’abord mon père. Il a été le premier homme à me serrer dans ses bras. Puis, il y a mon fils, les hommes que j’ai aimés et ceux qui ont disparu, mais qui font toujours partie de ma vie. Il y a Anton Tchekhov et Christian Bobin. Il a écrit des choses absolument merveilleuses sur les femmes. On a envie d’entendre des paroles comme celles-là à une époque troublée par #metoo et #balancetonporc.

Justement, quel est votre regard par rapport à ce phénomène?

C’est le dégel de la parole. Cela a donné un coup d’accélérateur à la cause des femmes dans tous les domaines. Désormais, elles prennent leur place en politique, en journalisme et au cinéma. Quelque chose est en train de changer.

Pourtant le 14 juin, certaines féministes n’ont pas voulu que les hommes protestent avec elles. Qu’est-ce que vous leur répondez?

Je peux les comprendre. C’est comme lorsqu’on faisait partie du Mouvement de libération des femmes (ndlr : mouvement féministe né après 1968), on avait besoin de rester entre nous. Lors de la grève des femmes, quelques féministes ont affirmé cela, mais il y avait une multitude d’hommes dans le cortège. C’est absurde de retenir uniquement cet aspect-là, car il faut voir le reste.

Pourtant, les femmes ne sont pas toutes solidaires?

Certaines disent: «Moi, je n’ai jamais été victime de harcèlement». Elles devraient réfléchir, parce que je ne suis pas sûre de ce qu’elles disent là. Le harcèlement existe partout.

La création d’Histoire d’Ils est venue après la marche du 14 juin?

Non, l’idée est apparue bien avant. J’avais le choix de faire deux spectacles. Et j’ai d’abord créé Ma Barbara, qui a été salué par une standing ovation. Je ne suis pas sûre qu’Histoire d’Ils rencontrera le même succès, car c’est un sujet plus polémique. Avec #metoo, je me suis souvenue du harcèlement que j’avais subi. En tant que femme, on a tendance à oublier parce que cela fait partie de notre vie. Dans ce spectacle, j’exprime ce que j’ai vécu dans mon métier. Dans le milieu du théâtre, il y a une misogynie évidente.

Revenons à votre spectacle. Vous l’avez mentionné, le premier homme de votre vie, c’est votre père…

C’était un homme de son temps. Il était bon, digne et droit. Je ne l’ai jamais entendu dire une parole blessante. C’est une chance de l’avoir eu comme premier modèle. Pour lui, une femme qui fumait, c’était une cause perdue. C’était un ouvrier et il mettait un point d’honneur à ce que sa femme ne travaille pas.

Était-il un patriarche?

Pas vraiment. Ma mère avait un caractère assez fort. Bien sûr, c’était l’homme de la maison. On ne remettait pas cela en question. Il était très épris de ma mère. En créant ce spectacle, j’ai retrouvé des lettres qu’il lui avait adressées lorsqu’il a été mobilisé (ndlr: pendant la Seconde Guerre mondiale). Tout à coup, j’ai considéré mon père comme un amoureux.

Avez-vous sensibilisé votre fils à la cause féministe?

Je ne lui ai jamais fait de grandes théories sur le féminisme Par contre, j’imagine qu’il m’a vu vivre. Il m’a vu jouer, répéter, écrire. Ce n’était pas simple pour lui, car mon métier me passionnait. Je partais en tournée en Belgique, en France. Je ne lui ai peut-être pas donné tout ce qu’il était en droit d’attendre. Je ressens parfois un peu de culpabilité.

Et les hommes que vous avez aimés?

J’en parle avec une certaine pudeur parce que ce n’est pas facile de dévoiler une partie de son intimité. J’ai rencontré des hommes magnifiques et d’autres un peu moins.

Selon vous, doit-on redéfinir les rôles?

Sans doute. Les hommes doivent se libérer des stéréotypes sur la virilité. C’est le moment ou jamais. Ce serait trop facile, s’il n’y avait que les femmes qui devaient s’émanciper. Ce mythe du prince charmant, je pense que ça doit être aussi dur, aussi bête, aussi absurde que pour nous.

Vous êtes une femme émancipée?

Je suis imprégnée de sexisme. C’est un conditionnement culturel. J’ai mis du temps à m’émanciper et je ne suis pas sûre que j’aie fini de le faire. En tout cas, je suis sur le chemin. On vit dans un monde à domination masculine qui a été ébranlé en 1968. Mais l’histoire de l’émancipation féminine est très récente. Et forcément cela nous influence. Je ne crois pas qu’on soit libre.

Valérie Beauverd