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Quand l’un prête ses yeux à l’autre

27 février 2019 | Edition N°2445

Les Rasses  –  Le Groupement romand de skieurs aveugles et malvoyants offre à des personnes en situation de handicap de profiter des joies du ski depuis 1966. Reportage aux côtés d’une sportive et de son guide nord-vaudois.

En ce jeudi matin, le ciel est bleu, la terre est blanche. Je suis au départ du téléski des Rasses et la vue sur les Alpes est magnifique. J’ai rendez-vous avec Angélique Fromentin, d’Yverdon-les-Bains, et Didier Crausaz, de Champagne. Sans les connaître, il m’est facile de les trouver: l’une a une veste jaune avec un œil et une canne brodés dans le dos, l’autre un anorak rouge arborant le même logo et la mention «guide». Vous l’aurez compris, je vais skier avec une jeune femme malvoyante et son guide, tous deux membres du Groupement romand de skieurs aveugles et malvoyants, qui fête ses 50 ans cette année.

«Il faut que ça déménage»

Une fois les présentations faites, nous nous dirigeons au départ des arbalètes. C’est pratique, car Didier peut ainsi guider directement Angélique. Il compte: «Trois, deux, un…», et l’archet se place sans surprise sous les fesses des deux skieurs. Angélique s’enquiert alors de savoir de quel côté se situera la sortie. «A gauche ou à droite», lui répond son guide. Arrivés en haut, il précise: «Sortie à droite». Tout se passe bien.

Chez les skieurs du GRSA, on parle des «rouges» pour évoquer les guides, et des «jaunes» pour qualifier les malvoyants.

Chez les skieurs du GRSA, on parle des «rouges» pour évoquer les guides et des «jaunes» pour qualifier les malvoyants. ©Michel DuperrexSi le duo ne portait pas des vestes reconnaissables, il serait impossible de deviner que la jeune femme arrive à peine à distinguer une silhouette. Je les suis péniblement. Car tous deux sont de bons skieurs, et Angélique n’est pas là pour se promener. Elle en veut et «il faut que ça déménage». La neige est déjà un peu ramollie par le soleil qui tape fort. Mais les pistes sont très bien préparées, permettant de faire de larges virages. «Gauuuuuuuche, droiiiiiiiite», articule Didier. La longueur du mot détermine celle du virage à effectuer. Lorsque nous passons dans une zone de forêt, l’ombre des arbres perturbe Angélique qui, du coup, ne distingue plus du tout son guide. Mais la sportive a l’habitude et le suit à l’oreille, sans ralentir la cadence.

Impressionnée par la maîtrise dont fait preuve la jeune femme, je parcours alors quelques mètres en fermant les yeux, histoire de voir quelles sont les sensations. Je les rouvre vite, gagnée par l’inquiétude. Et s’il y avait une plaque de glace sur mon passage? Ou si je déviais de ma trajectoire en direction des arbres? Et si…? Il faut le reconnaître, je suis bien incapable de faire comme elle!


Cinquante ans de binômes sur les pistes

Un jeune skieur devenu aveugle à la suite d’un accident est à l’origine de la création du Groupement romand de skieurs aveugles et malvoyants (GRSA), qui fête ses 50 ans cette année. C’est aux Mosses, durant l’hiver 1966, que les premiers essais ont eu lieu. Pour devenir guide, il faut suivre une formation de deux ans mais surtout être un bon skieur, capable de mener des sportifs de tout niveau sur n’importe quelle piste, en se retournant souvent. Le Champagnoux Didier Crausaz l’est devenu un peu par hasard. C’était il y a quinze ans: «Je participais aux 24 heures de Villars. De nuit, en course, je me suis appuyé sur un skieur aveugle et je me suis fait insulter. Après être remonté, je suis allé sur le stand du GRSA pour m’excuser. Sensibilisé à cette problématique, j’ai décidé de devenir guide, révèle-t-il. Les gens ignorent souvent comment se comporter. Certains s’amusent à lancer des ordres depuis un télésiège. Ils ne se rendent pas compte que ça perturbe l’aveugle qui ne sait plus qui écouter et qui suivre. Il ne faut pas non plus couper le tandem.»

Dominique Suter