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Sous les flammes de Notre-Dame, des chants et des larmes

17 avril 2019 | Edition N°2480

A Paris lors de l’incendie de la cathédrale, lundi soir, la rédactrice en chef de La Région et le chef d’édition web du journal La Côte nous livrent leur récit.

Il est tout juste 19 heures quand, assis dans un bistrot parisien, rue Saint-Honoré, on allume nos téléphones portables. Une pluie de messages s’abat sur nos écrans. Notre-Dame est en feu! Les premières images impressionnent et hypnotisent. Dans le pub, les clients et le gérant ne parlent que de ça: des travaux de rénovation seraient la cause du départ du feu, c’est un drame, les visages se tendent, frappés par la fatalité.

Notre fibre journalistique vibre. Il faut y aller! On avale nos verres en deux-deux, laisse un billet de dix euros sur la table, enfile nos manteaux et fonce au plein cœur de la Ville Lumière: on enchaîne rue de Rivoli, rue de l’Amiral-de-Coligny, on longe la Seine, et déjà les artères se bouchent, congestionnées par des amas de badauds, Parisiens et touristes, éberlués par le drame.

On progresse tant bien que mal sur le quai de la Mégisserie. La fumée s’élève de la cathédrale, moins dense, moins noire que ne le montraient les premières images. Les flammes poursuivent cependant leur œuvre de destruction. Les cœurs se resserrent. Même la tour Eiffel, droite comme un i, semble observer le spectacle, atterrée.

Les ponts sont bouclés par les forces de l’ordre, alors qu’on a en tête de rejoindre l’île de la Cité, sur laquelle s’érige Notre-Dame. Au premier barrage, on dégaine notre carte de presse, on parlemente, et on finit par passer. On poursuit notre progression. S’engage alors pour nous un parcours du combattant. Les gens sont partout, ceux qui sont encore sur l’île restent confinés dans les bistrots. Et les policiers sont sur les dents. à chaque barrage, on doit insister auprès des forces de l’ordre, parfois avec véhémence, pour passer. «Nous sommes journalistes!» «Personne ne passe!» «Et le point presse, où est-il?» Un policier tente de nous induire en erreur: «Vers le Grand Palais…» On ne retient pas son indication et on cherche un autre itinéraire pour rejoindre la cathédrale en flammes.

Les cœurs serrés

Les minutes qui s’ensuivent sont floues, l’itinéraire choisi difficile à se rappeler: mus par une forme d’urgence, poussés par l’adrénaline, on avance par instinct dans des rues quasi désertes, puis on débouche sur le quai des Grands-Augustins. Les gens, agglutinés, chantent «Sainte Marie, mère de Dieu…», certains sont à genoux. Tous ont les yeux rivés sur Notre-Dame. Ils sont en larmes, le mascara de certaines femmes coule le long de leurs joues. On filme, on photographie ce moment d’histoire. Car c’en est un, et notre professionnalisme prend le pas sur notre émotion.

Le gymkhana reprend de plus belle, on contourne la foule, on s’enfile dans une petite ruelle: nouveau barrage. Des quidams s’excitent: «Laissez-moi passer, j’habite là!» «Et moi, pourquoi je ne peux pas passer? Je vais justement dans le resto qui est là!» Un journaliste, caméra au poing, déboule, la policière le bloque. «Le point presse est sur le parvis de Notre-Dame!» tonne-t-il. Il passera finalement, et nous, carte de presse à la main, on le suit. On a trouvé la brèche que l’on cherchait. On ne le lâche plus d’une semelle, et ni une ni deux on arrive sur les lieux de l’incendie.

Les journalistes jouent des coudes, entre des dizaines et des dizaines de voitures de police et de pompiers. Devant nous, les deux tours de la cathédrale: la face la mieux préservée. Au premier coup d’œil, on pense que le feu est maîtrisé, voire éteint. Les lances à incendie paraissent bien minuscules et vaines devant l’imposant édifice. Du parvis, pourtant, difficile de mesurer l’ampleur des dégâts.

Une course contre le temps

Au fil des minutes, les flammes reprennent, semblent se calmer à nouveau, avant de repartir de plus belle. Par moments, on se dit que la cathédrale va être sauvée, à d’autres on tremble en imaginant l’édifice mort à jamais – comme si les pompiers ne faisaient qu’accompagner un patient en fin de vie. Émotions en montagnes russes. Les médias s’agitent et on capte des bribes de phrases par-ci par-là: «L’intérieur est ravagé»; «des flammèches continuent à tomber».

Des journalistes, en mal de batterie pour leurs appareils, s’échangent des chargeurs externes, empruntent un câble ou une carte mémoire vide pour leur caméra. «Je n’ai plus que 4% de batterie. Je vais rentrer tard. Allez vous coucher et ne m’attendez pas», lance l’un d’eux en décrochant son téléphone.

Le président de la République, Emmanuel Macron, est sur place. Tout comme le premier ministre, Edouard Philippe, la maire de Paris, Anne Hidalgo, ou encore le président du Sénat, Gérard Larcher. La batterie de l’un de nos deux téléphones tombe à plat juste au moment où le cortège des politiques se présente devant les médias. «Notre-Dame, c’est un patrimoine mondial symbolique. Le monde entier nous regarde», dit l’une des intervenantes devant les caméras, le monument en feu dans son dos.

On n’a plus qu’un téléphone pour deux, pour envoyer des images et des vidéos en Suisse, et 50% de batterie. S’engage un jeu d’économie, pour ne pas griller trop vite nos dernières cartouches. On s’engouffre alors dans le parking souterrain de Notre-Dame, désert et laissé sans surveillance, et on tente de ressortir du côté de la crypte: la porte est fermée! On aura au moins essayé. Au calme, on en profite pour rappeler les collègues, donner les dernières infos. Puis remonter à la surface. Encore quelques minutes à attendre, difficile d’obtenir davantage parqués ainsi sur le parvis.

On prend la tangente, on se dirige vers la place du Petit-Pont. Les restaurants sont pratiquement tous fermés, parfois avec des clients «enfermés» à l’intérieur. Des journalistes tapent sur leur ordinateur, assis en pleine rue, ou ils entrent dans les rares bistrots encore ouverts dans le secteur. Ce que nous faisons. Il est 23 heures. Ce n’est qu’à ce moment, lorsque nous voyons les images qui tournent en boucle à la télévision, que nous prenons réellement conscience de l’ampleur des dégâts. La flèche qui tombe, la nef en flammes. On finit cette folle soirée, ainsi: devant la télévision, en mangeant un kebab. à la table d’à côté, deux hommes d’origine arabe, atterrés, discutent du drame: preuve que ce haut lieu de la foi catholique, symbole de la France, dépasse la barrière des religions.

«Notre-Dame sera rebâtie»

Quand on ressort du troquet, avec l’assurance que Notre-Dame est sauvée, on rebrousse chemin, direction l’hôtel. On hèle un taxi, il s’enfonce dans la nuit meurtrie. à la radio, l’allocution du président Emmanuel Macron tourne en boucle: «Notre-Dame sera rebâtie.»

Florian Sägesser – La Côte

Caroline Gebhard