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Trois cœurs reliés à Madagascar
Jean-Pierre Masclet, Jacques Wenger et Richard Collomb sont littéralement et foncièrement tombés amoureux de Madagascar. Photo: Michel Duperrex

Trois cœurs reliés à Madagascar

13 janvier 2022

Après les Cartons et Jardins du Cœur, voici les Yaourts du Cœur. A l’initiative de Jean-Pierre Masclet, une association yverdonnoise entend aider les jeunes malgaches à sortir de la famine.

Lorsque Richard Collomb, Jacques Wenger et Jean-Pierre Masclet ont tour à tour posé un pied à Antananarivo, leur première réaction a été bien différente de celle des héros du dessin animé à succès Madagascar. Ils étaient très loin des plages de sable blanc et de la nature luxuriante aux mille et une couleurs envoûtantes. «Quand j’ai découvert Madagascar, en 2010, ce fut un choc culturel extrêmement douloureux, témoigne l’ancien diacre Jacques Wenger. On voyait la misère partout, mais le plus terrible, c’était lorsqu’il fallait enjamber des enfants couchés par terre.» Et Richard Collomb, ingénieur à la retraite, d’ajouter: «C’est un pays d’extrêmes. D’un côté, il y a une minorité qui est vraiment très riche et une majorité qui évolue dans l’extrême pauvreté. Il y a des forêts primaires verdoyantes et, quelques kilomètres plus loin, des étendues désertiques. C’est un pays sublime, avec des paysages incroyables, qui se détruit à petit feu.» Ce que confirme en deux mots Jean-Pierre Masclet: «C’est littéralement l’enfer au paradis.»

Bien que les trois Nord-Vaudois aient déjà tous côtoyé la misère à travers différentes actions solidaires en Suisse et à l’étranger, rien ne valait ce qu’ils voyaient à Madagascar. Pourtant, malgré cette pauvreté, ils sont tous les trois tombés amoureux de ce pays qu’ils souhaitent aider davantage. Chacun a construit des liens là-bas (lire encadrés), mais aujourd’hui c’est ensemble qu’ils espèrent faire avancer les choses. Entourés de philanthropes de la région, ils viennent de créer l’association Zanaka (qui signifie «enfant» en malgache), à Yverdon. «L’objectif est d’offrir une aide humanitaire à des projets ciblés pour les enfants de Madagascar et, en particulier, une aide alimentaire et scolaire», résume son président Jean-Pierre Masclet.

Comme le révélaient les médias il y a quelques semaines, le pays a mal et ses habitants sont au bord de la famine, et encore plus depuis la pandémie. «Je connaissais la situation de Madagascar, comme la plupart des gens ici, mais il faut vraiment le vivre pour le comprendre, assure le Chavornaysan. Ce qu’il faut savoir, c’est que Madagascar est l’un des pays les plus pauvres au monde. Et il y a une invasion d’enfants. Environ 60% de la population du pays a moins de 20 ans, révèle-t-il. L’école, il faut voir ce que c’est… Il y a une classe avec 50 à 60 élèves et les profs peuvent partir un mois du jour au lendemain parce qu’il n’y a aucun contrôle. C’est d’un dénuement total!»

Pour démarrer son action humanitaire, Zanaka va limiter son champ d’activité à une localité, Diégo-Suarez, située tout au nord de l’île. «On commence uniquement dans cette ville, qui compte quelque 170 000 habitants tout de même, car on a des contacts sérieux sur place. Et aussi parce que c’est un des endroits qui souffrent le plus en ce moment, comme il vit presque exclusivement du tourisme et que le pays a été fermé durant deux ans», commente Jean-Pierre Masclet.

L’association, qui va gentiment se mettre à collecter des fonds, a déjà à son actif une opération baptisée… les Yaourts du Cœur. «Ce n’est pas nous qui avons choisi le nom et ça n’a rien à voir avec les Cartons ou les Jardins du Cœur, précise le président des associations yverdonnoises. Il faut croire qu’il y a des cœurs partout (rires)!» Concrètement, Zanaka va envoyer 200 francs par mois à l’association Maison Nathalie, qui soutient une mère de cinq enfants, Nathalie, qui propose de garder les jeunes de son quartier populaire et de leur offrir un dîner. Avec l’argent de Zanaka, elle va pouvoir apporter du calcium à ces écoliers qui manquent cruellement d’une alimentation équilibrée.

Ensuite, le trio ira sur place pour identifier des programmes à parrainer (notamment payer l’écolage d’enfants dans des écoles privées pour qu’ils puissent bénéficier d’une formation convenable et avoir un métier) et imaginer ceux que Zanaka pourra elle-même lancer.

 

Jacques Wenger tend une main aux familles

 

Depuis que le fondateur de La Roulotte, le fief de l’aumônerie de rue du district, a pris sa retraite, il a pu se consacrer à ce qu’il souhaitait le plus, à savoir découvrir le pays d’origine de son mari. C’est donc par amour que l’Yverdonnois a atterri à Madagascar. «Ce n’est pas parce qu’on est à la retraite que notre sensibilité sociale s’arrête», souligne l’ancien ministre d’église, qui officie encore de temps à autre.

Il a ainsi découvert un des problèmes majeurs à Madagascar, outre la corruption: la monoparentalité. «Les femmes se réalisent en ayant plusieurs enfants, mais très souvent les pères s’en vont. Et même si elles n’ont pas de quoi les faire manger, il y aura toujours une tante ou un cousin qui les aidera, car la notion de famille est très importante. Comme il y a un véritable culte des ancêtres, personne ne veut changer de mentalité. D’où l’importance d’envoyer les enfants dans des écoles privées, pour qu’ils entendent d’autres choses et qu’ils apprennent à réfléchir par eux-mêmes. En plus, les Malgaches sont très gourmands de connaissances!»

A sa manière, il tente d’épauler ces familles démunies. A coté de sa maison, il souhaite en construire six autres pour accueillir des familles monoparentales et des touristes. L’objectif étant que ces derniers découvrent la triste réalité et parrainent des familles, afin qu’elles puissent s’en sortir.

 

Jean-Pierre Masclet apporte de la nourriture pour les âmes et la terre

 

Depuis la dizaine d’années qu’il gère les Cartons et Jardins du Coeur à Yverdon, Jean-Pierre Masclet aura côtoyé la précarité de bien plus près que la plupart des gens. Mais lorsqu’il a découvert Madagascar, grâce à son ami Jacques Wenger, la définition de misère a pourtant pris un tout autre sens à ses yeux. «Un million de gens meurent de faim en ce moment en raison de la sécheresse», rappelle le Chavornaysan. Alors, quand il se rend sur place, il ne fait pas du tourisme: «Je suis avec la population, je dors dans des maisons en tôle.»

A côté de son engagement pour Zanaka, le «Monsieur Jardinier» du Nord vaudois a également donné un coup de main pour reboiser certains endroits exploités par les Malgaches pour survivre. «Les gens là-bas ne peuvent pas se projeter, car ils doivent d’abord penser à trouver à manger chaque jour. Donc on ne peut pas leur en vouloir de couper des arbres pour vivre», explique-t-il. Plus récemment, il a envoyé 1500 livres à une école pour apporter de la nourriture aux âmes des jeunes.

 

Richard Collomb, l’ingénieur qui sème autant d’entreprises que d’espoir

 

Son nom n’évoque peut-être pas une success story dans le Nord vaudois, et pourtant, il mérite tout autant des lauriers. Car Richard Collomb ne compte plus les projets qu’il a plantés en Afrique. Sur l’impulsion de son épouse Sylviane, il a d’abord lutté contre le noma (infection gangreneuse foudroyante) sur le continent. Puis il a mis un pied à Madagascar, qui est devenue sa deuxième demeure. «J’y passe la moitié de l’année, c’est vrai», sourit-il.

Le retraité ne parcourt pas 7800 km pour passer des vacances au soleil, mais pour travailler… Et ce depuis le premier jour où il y est allé. D’abord sollicité par des amis pour construire une école, pour enseigner, puis pour édifier une usine, il a fini par se faire un peu trop connaître. «On me demandait à plusieurs endroits pour que je les aide à mettre sur pied des usines, confie-t-il. Ensuite, avec les amis que je me suis faits là-bas, on a construit une école de boulanger-pâtissier pour former gratuitement quinze jeunes par an.»

Par la suite, il a créé une ferme de spiruline avec quinze bassins de 100 m2, une plantation de riz et un élevage de zébus. Et depuis quatre ans, il se lance dans la production de vanille (voir photo). «Le but n’est pas de devenir riche, mais de fonder une sorte de communauté, comme une société de laiteries ici, pour les cultivateurs. Mon objectif est qu’ils arrivent à maîtriser l’ensemble de la chaîne de production, de la plantation à la vente à l’étranger, pour éviter que des multinationales ne viennent leur racheter leurs produits et se faire des marges colossales.»

Mais ce n’est pas assez pour l’ingénieur, maintenant installé à Granges-près-Marnand, qui vient de relancer deux projets: un pour améliorer l’hygiène et l’autre pour la nutrition. «C’est un fléau. Je vois des enfants s’endormir car il leur manque certains nutriments», alarme-t-il. Richard Collomb bûche donc sur un moyen d’apprendre aux Malgaches à ajouter certains aliments locaux à leurs plats traditionnels pour leur apporter les nutriments dont leur corps a besoin. «L’objectif est de former des cuisiniers dans une cantine scolaire, pour ensuite sensibiliser les enseignants et les parents, détaille-t-il. Mon objectif est qu’ils apprennent à se nourrir, à se soigner et, ainsi, à gagner de l’argent avec les ressources qu’ils ont à portée de main.»

Christelle Maillard