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Une équipe de bûcherons aux petits soins de frêles chênes
© Michel Duperrex

Une équipe de bûcherons aux petits soins de frêles chênes

18 avril 2021

Bien installés et protégés, les quelque 600 arbres plantés la semaine dernière sur les flancs du Mont Aubert ont remplacé les vénérables chênes âgés de 200 ans.

Ceux qui ont essayé de planter des billets de banque l’ont bien compris: même s’ils sont verts, ils ne poussent pas. Et contrairement à une certaine époque, la forêt ne remplit plus les caisses communales, loin de là. «Tout le monde aime la forêt, le vert et le naturel. Et oui, les arbres poussent tout seuls. Mais entretenir une forêt n’est pas gratuit, ou du moins cela dépend quelle fonction on veut lui attribuer: sociale, économique, protectrice, pour le paysage ou la biodiversité», explique Jérémy Brand, chef d’équipe chez Salvi Richard Entreprise forestière & débardage SA, à Onnens. Et ce n’est pas le municipal Pierre Marro qui viendra le contredire: «C’est toujours difficile de venir devant le Conseil et de demander de l’argent pour l’entretien de la forêt.»

Pourtant, en décembre dernier, l’édile a réussi à obtenir le feu vert de l’organe délibérant pour la création d’une chênaie. Le projet, estimé à environ 25 600 francs, est passé presque comme une lettre à la poste car le Canton mettait la main à la poche, et substantiellement puisque Concise n’avait plus que 8 100 francs à débourser.

L’hiver passé, les bûcherons se sont donc attelés à couper le bois sur une surface d’un peu plus d’un hectare. Les billes ainsi récupérées devaient permettre de financer une partie de la nouvelle plantation. Mais ça, c’était le scénario idéal. «Notre crainte était d’avoir une coupe déficitaire, c’est-à-dire que l’on paie plus pour la main-d’œuvre que ce que l’on va recevoir pour le bois. Il y a toujours un risque, explique le municipal. Ici, on a eu de la chance, ce ne sera pas le cas.» Le garde forestier du Triage de Concise, Pierre-Yves Masson, va même encore plus loin: «Les chênes que l’on a coupés étaient d’une qualité exceptionnelle.» Plan de travail de cuisine, escalier, tonneaux: le bois de Concise aura une seconde vie tout aussi exceptionnelle. Le plan idéal de Pierre Marro s’est donc concrétisé.

Mais il va sans dire que l’opération des bûcherons n’est pas passée inaperçue. Certains promeneurs et villageois n’ont pas manqué de s’interroger sur cette saignée réalisée sur les flancs du Mont Aubert. «Oui, c’est violent comme résultat. Mais cela aurait tout autant pu arriver naturellement, par un fort coup de vent, par exemple», explique avec passion le jeune Valentin Bignens, de chez Richard Salvi.

Comme ses collègues, le Concisois n’est pas venu pour faire un trou dans une belle forêt, juste pour le plaisir d’utiliser sa tronçonneuse, mais bien parce qu’il y a un intérêt à participer au rajeunissement des bois. «Sous les Bioles, les arbres étaient tous sains quand on les a coupés, et c’était le but. Car il faut récolter quand on peut commercialiser le bois afin d’en retirer quelque chose d’intéressant. Ils avaient tous entre 180 et 200 ans, c’est comme pour l’être humain, l’AVS n’arrive jamais seule: il y a aussi les maladies et la fragilité qui s’installent. C’est pourquoi il est important de réaliser ce rajeunissement au moment le plus opportun pour les vieux arbres et pour ceux qui vont être replantés.»

La tendance actuelle est de penser au bien-être de tout le monde: de la faune et de la flore. Fini les troncs d’essence identique parfaitement alignés. Désormais, on mélange, on éparpille et on laisse les tas de bois coupés sur place. «C’est économique et, en plus, c’est un paradis pour les animaux!, commente Pierre-Yves Masson, fier de l’équipe de bûcherons qui a œuvré à Concise. Si on a bien fait notre travail, d’ici quelque temps, on ne verra même plus qu’on est intervenus ici.»

Et dans deux cents ans, leurs descendants marcheront peut-être dans leurs pas. Bronzés par un climat méditerranéen, les futurs Concisois profiteront de ces arbres qui sont si frêles aujourd’hui mais qui deviendront de vénérables chênes d’ici quelques décennies. «Ils se demanderont peut-être pourquoi on a planté ces arbres ou peut-être qu’ils ne sauront même pas ce que l’on a fait aujourd’hui! rigole Pierre Marro. Mais je doute qu’ils soient déçus, le chêne aura toujours de la valeur!» En tout cas, voici l’héritage que lègue le municipal des forêts aux générations de 2221!

 

La vague verte souffle aussi entre les arbres des forêts

 

Les bûcherons connaissent les bois du pied du Jura presque comme leur poche puisqu’ils y passent le plus clair de leur temps. Mais quelquefois, ils doivent aussi travailler de l’autre côté du lac de Neuchâtel, voire même jusqu’à Genève. Où est-ce que c’est le mieux? «Ici!» répond du tac au tac le chef d’équipe Jérémy Brand. Avant que son collègue Valentin Bignens ne vienne nuancer son avis: «C’est différent, disons. Ici, on est plus dans l’exploitation de la forêt.

Du côté de Genève, ils sont plutôt dans une approche sociale de la forêt. Elle est utilisée pour les balades, donc il faut des places, des bancs, des chemins et des explications.» Il faut dire que les Nord-Vaudois ont la chance de profiter de nombreux endroits pour se promener en nature, alors que dans les zones plus urbaines la nature est devenue un joyau rare.

«Clairement, on n’aurait jamais pu faire à Genève une coupe et une plantation comme on l’a fait à Concise. On aurait dû avoir des Securitas!» poursuit le jeune passionné. Car toucher ou égratigner les bois si précieux pour les citadins est presque perçu comme un crime. «C’est quelque chose que l’on doit apprendre: mieux communiquer. On voit que si on explique pourquoi est-ce que l’on doit intervenir et pourquoi on le fait de telle manière, les gens comprennent et les tensions s’apaisent», reprend Jérémy Brand. Comme les agriculteurs qui se retrouvent critiqués pour exploiter la terre, les bûcherons et forestiers commencent à connaître le même sort. Ils devront donc, eux aussi, sortir du bois pour aller à la rencontre du public.

 

En chiffres

 

1 hectare, soit la surface de la chênaie fraîchement plantée sur les hauts de Concise. A noter que la Commune possède environ 360 hectares de forêts.

32 chênes, âgés de 180 à 200 ans, ont été coupés sur la parcelle en question pour permettre un rajeunissement du site.

73 Il s’agit du tonnage, en mètres cubes, de bois coupé sur la parcelle.

130 soit le nombre d’heures qu’il aura fallu pour planter un total d’environ 600 arbres et installer une clôture pour protéger la chênaie des animaux durant les premières années.

400 chênes tout jeunes ont été replantés. A cela s’ajoutent 200 arbres de différentes espèces, comme le cerisier, le tilleul et même du cormier (rare).

 

Le saviez-vous?

 

On peut faire un apéro 100% Concisois!

Des oliviers ont été plantés à Concise et ils supportent les hivers et le Joran. Il est donc tout à fait possible de profiter d’une bouteille de vin de la région, d’un jus de fruit local et d’olives de Concise!

Une restauration très locale

Détérioré, le pressoir de Concise faisait peine à voir. Les frais de réparation étant estimés à 8000 francs, la Commune a même hésité à s’en séparer. Mais Valentin Bignens a pu le sauver à moindre coût en reprenant un des magnifiques chênes de Concise pour consolider le pressoir.

La surprise cachée du garde-forestier

Au milieu des hêtres, des cerisiers, des tilleuls et des chênes fraîchement plantés, Pierre-Yves Masson a dissimulé une poignée de chênes verts, une essence répandue en Méditerranée. C’était sa façon de faire un petit clin d’œil à Cabrières d’Avignon, la commune jumelée à Concise.

Christelle Maillard