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Cent cinq jours et 28 359 milles sur les mers pour Alain Roura

21 février 2017 | Edition N°1939

Voile – A bord de La Fabrique, le skipper genevois a franchi la ligne d’arrivée du Vendée Globe en 12e position, hier matin aux Sables-d’Olonne. Il est le plus jeune marin à réaliser cet exploit.

Le navigateur genevois a porté haut les couleurs de la Suisse à son arrivée aux Sables-d’Olonne. ©Olivier Blanchet / Vendée Globe

Le navigateur genevois a porté haut les couleurs de la Suisse à son arrivée aux Sables-d’Olonne.

Les Sables-d’Olonne se sont réveillées sous un petit crachin, hier. Il semblait régner un air d’après-fête. Le village du Vendée Globe est démonté. Seules quelques infrastructures dédiées à l’événement subsistent sur un grand terrain vague. Soudain une frénésie s’est emparée de port Olona. Les organisateurs de la compétition s’agitent, les pontons s’animent, les bateaux de location embarquent les partenaires et leurs invités. Les Sablais, malgré la fraîcheur matinale, s’agglutinent le long des rives du chenal, qui deviennent vite noires de monde et, comme à chaque arrivée, le même scénario se reproduit.

Pourtant, Alan Roura est le 12e concurrent à franchir la ligne d’arrivée de cette mythique course, mais personne ne se lasse de venir applaudir ces gladiateurs des mers. 105 jours, 20 heures, 10 minutes et … 32 secondes à la vitesse moyenne de 11,16 nœuds sur la distance réelle parcourue de 28 359 milles. 31 jours, 6 heures, 34 minutes et des poussières après le premier, Armel Le Cléac’h. Les «hip, hip, hip, Roura» scandés par les spectateurs en disent long sur la popularité du marin genevois.

Le rêve de «l’Everest des mers» Coqueluche des médias, plus jeune skipper de l’histoire du Vendée Globe à prendre le départ, l’histoire du «petit Suisse» touche le cœur des gens. A 23 ans, avec un mini budget de 400 000 euros, sur un bateau construit au début des années 2000, dans une course qui voit flamber les prix -certaines équipes ont des budgets de 10 à 15 millions sur quatre ans-, le petit dernier a tout pour prouver que la volonté, la persévérance et le rêve ont leur importance dans «l’Everest des mers».

Le 6 novembre dernier, vingt-neuf marins se sont élancés des Sables d’Olonne. Aujourd’hui, douze ont déjà rallié la ligne d’arrivée, alors que onze autres ont dû, malheureusement, abandonner. Après l’arrivée d’Alan Roura, ils ne sont plus que six en mer.

Alan Roura : «Au Sud, tu t’attends à faire des surfs sur une longue houle. Eh bien non, c’est difficile !»

©Olivier Blanchet / Vendée Globe

©Olivier Blanchet / Vendée Globe

Le jour du départ, vous aviez lancé : «C’est le plus beau jour de ma vie !» Qu’en est-il aujourd’hui ?

Chaque concurrent qui franchit la ligne d’arrivée est un vainqueur du Vendée Globe. Chaque jour est différent, et celui-ci encore plus : c’est la victoire d’une équipe qui a mis sa vie entre parenthèses, qui s’est donnée à fond dans le projet, en travaillant sept jours sur sept pour que je puisse m’aligner au départ, mais surtout revenir aux Sables. Rien n’aurait été possible sans eux et mes partenaires que je remercie.

Comment s’est comporté votre bateau, l’un des plus âgés de la flotte ?

Superbigou, rebaptisé La Fabrique, est une légende de la voile. Il a été construit par Bernard Stamm. Mené par ce dernier, il était imbattable. C’est un bateau large, rond, élégant, dur à la barre. Je savais qu’il m’emmènerait au bout de l’aventure.

Le Vendée Globe était votre première navigation dans le grand Sud, comment l’avez-vous vécue ?

La descente de l’Atlantique était très compliquée et stressante. Puis, dans les mers du Sud, tu t’attends à faire de grands surfs sur une longue houle. Eh bien non, c’était difficile ! Tu te retrouves dans une machine à laver. La solitude et l’éloignement ne simplifient rien. Parfois, c’est aussi déroutant. Tu te poses la question : quand est-ce que je vais revivre ces moments ? Puis, la collision avec un OFNI (objet flottant non identifié) a failli anéantir mon rêve (ndlr : le 3 janvier dernier, le safran tribord a cassé, causant une importante voie d’eau à l’arrière du bateau). Heureusement, les anciens du Globe m’avaient dit que lors d’une avarie grave, il fallait d’abord boire un café et réfléchir comment réparer. Je n’ai pas bu de café parce que je coulais. C’est le marin qui a pris le dessus. J’ai pu colmater la voie d’eau. Le passage du Cap Horn a été un moment magique. Voir ce mythique caillou, c’est le rêve de tout navigateur. Tu te dis qu’une fois franchi, tu rentres à la maison. Mais, une nouvelle fois, l’Atlantique s’est dressé contre moi. Les anticyclones à contourner, le Pot-au-Noir, puis cette arrivée qui n’en finissait pas et, enfin, la ligne.

Quels sont vos projets futurs ?

Repartir, c’est certain ! Mais je ne peux plus demander à mon équipe de sacrifier sa vie pour mes projets. Je dois me trouver un sponsor qui me permettra de vivre pleinement cette nouvelle aventure. Il me faut, surtout, un bateau. J’ai prouvé que j’ai les compétences nécessaires, qu’avec mon équipe on a su gérer et mener à bout ce projet. J’espère donc trouver un ou des sponsors qui me feront confiance et qui me suivront dans cette nouvelle aventure.

Un «ouf» de soulagement pour les proches

Aurélia Mouraud, compagne d’Alan Roura et cheffe du projet, rayonnait de bonheur : «Je suis très, très fière. Alan réalise non seulement son rêve, mais il a prouvé qu’il n’a pas pris le départ pour faire de la figuration. Cette aventure n’aurait pas pu se réaliser sans le duo de choc, Gilles Avril et Alexis Monier, les préparateurs du bateau, et surtout sans les partenaires qui ont fait confiance à Alan. Le public a découvert l’homme qu’il est. Il s’est battu, avec ses moyens, et c’est magnifique de terminer à la 12e place.» Si le skipper genevois venait tout juste de franchir la ligne, cela ne l’empêchait pas de penser à la suite de l’aventure. «Depuis le milieu de la course, il parle de repartir dans quatre ans avec un nouveau bateau, plus performant, pour se battre à armes égales, glissait Aurélia Mouraud. Mais, pour l’instant, ses rêves sont terriens : une bonne côte de boeuf comme premier repas à terre.» Myriam, la maman du plus jeune marin à avoir pris le départ du Vendée Globe, confiait : «C’est un grand ouf soulagement de le voir arriver. Je suis surexcitée. Depuis trois mois, on ne respire plus et nous avons passé de nombreuses mauvaises nuits. On cherche à s’occuper pour ne pas trop penser à lui entre chaque vacation. Je suis immensément fière d’Alan et de mes trois autres enfants qui se sont donnés à fond dans cette aventure.» Et au papa, Georges, lui aussi passionné de voile, d’ajouter : «Maintenant qu’Alan est de retour, c’est à notre tour de partir naviguer.»

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Christiane Baudraz