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«Le plus difficile est de ne pas pouvoir payer ses factures»
Jean-Pierre Masclet et Laetitia Jaccard Gaspar © Michel Duperrex

«Le plus difficile est de ne pas pouvoir payer ses factures»

11 janvier 2021

La présidente du Conseil communal de Grandson a choisi de remettre un chèque aux Cartons du Cœur d’Yverdon, une association dont elle a bénéficié il y a des années. Aujourd’hui, Laetitia Jaccard Gaspar revient sur son parcours.

Elle refuse de parler d’un «sombre passé», parce que le fait de taper à la porte des Cartons du Cœur n’a rien de honteux. Laetitia Jaccard Gaspar, présidente du Conseil communal de Grandson, aimerait d’ailleurs que l’on arrête de stigmatiser cette précarité qui existe bel et bien en Suisse et qui peut s’abattre rapidement sur une famille bien lancée sur le chemin de la vie. Car l’élue PS est passée par là, et elle se rappelle à quel point les coups de pouce des Cartons du Cœur étaient bienvenus.

Laetitia Jaccard Gaspar, aujourd’hui vous êtes secrétaire au sein de l’établissement primaire et secondaire de Grandson et bénéficiez d’une situation stable. Mais cela n’a visiblement pas toujours été le cas…

Non, en effet. Je suis passée par des moments très tendus… En fait, il y a vingt-six ans environ, j’habitais à Lausanne, où j’avais un chouette emploi comme secrétaire aux Monuments historiques du Canton. Je suis tombée enceinte à 22 ans et je me suis tout de suite inscrite sur les listes des garderies pour trouver une place pour mon petit. Mais à la fin de mes neuf mois de grossesse et de mon congé maternité, je n’avais toujours pas trouvé de place. Enfin, sauf dans une halte-garderie, mais franchement, ce n’était vraiment pas un endroit où on a envie de laisser son bébé toute la journée…

Alors, qu’avez-vous fait?

Le dernier jour de mon congé maternité, j’ai donné ma démission, à contrecœur, parce que je n’avais toujours pas de solution de garde.

Cela a-t-il résolu vos problèmes?

Pas vraiment, surtout que j’avais trois mois de carence avec le chômage, puisque j’avais démissionné. Et aussi parce que, peu après, mon ex-mari a perdu son emploi. Il n’a pas touché le chômage tout de suite non plus. Il faut dire que le marché du travail était assez tendu à cette époque-là.

Donc l’arrivée de votre premier fils, Arthur, n’a pas été placée sous les meilleurs auspices…

Pour lui, on prenait ce qu’il fallait. Mais c’est vrai qu’une fois qu’on avait tout payé, il ne restait pas grand-chose. Du coup, on a décidé de revenir à Yverdon pour avoir un loyer plus abordable et parce que c’est ma région. Je suis née à Sainte-Croix et j’ai grandi en ville.

Vous avez donc retrouvé votre famille. A-t-elle pu vous aider?

Non, on ne pouvait compter sur personne. Mes parents habitaient en France et ma belle-famille au Portugal. Nous sommes deux enfants uniques, donc on ne pouvait pas avoir beaucoup de soutien.

Personne, sauf le chômage. Vous a-t-il donné quelques conseils pour vous en sortir?

Nous étions allés les voir pour faire une sorte de «business plan» de notre vie et regarder où on pouvait économiser quelques sous. Mais je me souviens que notre conseillère nous avait dit qu’on gérait tout bien et, même, qu’on était plutôt des chanceux dans l’histoire, puisqu’on n’avait pas de dettes.

Comment avez-vous entendu parler des Cartons du Cœur?

Je ne me souviens plus si c’est par le chômage, par un article ou par une pub, mais je me rappelle avoir demandé des renseignements, déjà pour savoir si on y avait droit. Et rapidement, on s’est inscrits. à l’époque, les bénévoles venaient nous livrer un carton.

Etait-ce difficile de demander de l’aide?

Non, je peux vous assurer qu’on avait bien d’autres soucis en tête. Quand tu n’arrives plus à remplir ton frigo, c’est que c’est grave. Alors quand je recevais le carton devant ma porte, je n’étais pas honteuse, j’étais plutôt contente de découvrir ce que j’avais reçu! Parce que quand tu dois vraiment tout compter, chaque centime, recevoir quelque chose gratuitement, cela fait toute la différence!

Comme un cadeau de Noël à déballer?

Exactement. Par contre, maintenant, le système a changé. Je pense que pour les gens qui doivent se rendre sur place, faire la file et tout, cela doit être bien différent.

Vous auriez honte aujourd’hui de redemander de l’aide aux Cartons?

Non, je ne crois pas. Je pense que le fait d’aller aux Cartons du Cœur n’est pas ce qui m’embêterait le plus… Le plus difficile est de ne pas pouvoir payer ses factures.

Comment la roue a-t-elle tourné?

On a déménagé à Grandson, où on a trouvé l’appartement dans lequel je vis encore aujourd’hui et dont le loyer est vraiment abordable. Mon ex-mari a retrouvé du travail, et moi, je faisais les devoirs surveillés durant quelques heures. L’avantage, c’est que je pouvais prendre mon fils, parce ce n’est qu’un cercle vicieux, quand tu cherches du travail. Si tu veux trouver un emploi, tu dois payer la garderie, mais il faut un revenu et, je le rappelle, à l’époque ce n’était pas déductible des impôts. C’était une sacrée charge.

Avez-vous coupé les liens avec les Cartons du Cœur?

Non, parce que j’ai approché les Cartons du Cœur pour leur proposer mon aide. Mais ils avaient besoin de monde l’après-midi. C’est vrai que je n’ai pas vraiment insisté. Par contre, c’est à ce moment-là que j’ai discuté avec un copain, socialiste, qui m’a conseillé de venir assister à une séance. C’est comme ça que je suis entrée en politique.

Et vous n’en êtes jamais repartie?

Non! Je suis quelqu’un de fidèle. Cela fait vingt-et-un ans que je travaille à l’école et que j’habite le même appartement à Grandson.

Avez-vous parlé de la précarité que vous avez vécue et qui existe en Suisse à vos deux fils?

Non pas vraiment. Je pense qu’ils en sont conscients, mais ils sont jeunes, ils n’y pensent pas vraiment. Il y en a un qui vient de s’installer, alors il est plutôt dépensier. L’autre fait plus attention. L’essentiel pour moi, c’est de leur apprendre à ne pas dépenser l’argent qu’ils n’ont pas.

Avez-vous gardé des stigmates de cette période compliquée?

Je faisais et je continue de faire de la récup. En fait, ici, j’ai peu de meubles neufs (dit-elle en scrutant son salon). Aussi, j’ai pris l’habitude de bien utiliser les produits alimentaires. J’achète un aliment et je prépare plein de plats avec, quitte à faire des réserves, pour jeter le moins possible.

Pensez-vous encore aux Cartons du Cœur, maintenant que votre vie a repris le droit chemin?

Oui, mais c’est vrai que je ne pense pas forcément à faire des dons si je ne les vois pas faire la campagne de collecte. Mais le fait de remettre un chèque aux Cartons du Cœur cette année, au nom du Conseil communal de Grandson, j’ai l’impression que j’ai bouclé la boucle.

N’auriez-vous pas envie de retenter votre chance en devenant bénévole?

Pour tout vous dire, je n’y avais pas songé jusqu’à ce que je doive choisir une association de la région à qui remettre le chèque, mais maintenant oui, j’y pense.

Christelle Maillard