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«Parfois, des images nous poursuivent à vie»
© Michel Duperrex

«Parfois, des images nous poursuivent à vie»

2 octobre 2020

Ce billet très émouvant de Bouillon est paru le jeudi 1er octobre dans La Région.

 

Les coups de blues. Chacun d’entre nous passe par ces moments noirâtres, ces regrets, ces tristesses. Et puis, il y a ces bouffées de chagrin, liées à un événement et souvent à cette mort qui fauche l’être cher ou l’ami. Parfois, des images nous poursuivent à vie et il faut laisser passer la tempête ou respirer une immense bouffée d’espoir, même si les larmes jaillissent d’un coup, en voiture, dans son lit, un soir de cafard ou simplement à l’improviste. Mais malgré les années, les immenses bonheurs, les aventures, les rires des amis, rien n’effacera ce maudit samedi 29 septembre 1990.

Donc, cette semaine, cela fait 30 ans que notre petit garçon, Simon, a quitté ce monde, victime d’un accident. Il avait 5 ans et rayonnait de soleil, ce samedi-là, en ramassant des caramels, au milieu d’un mariage, ayant troqué sa trottinette pour le vélo d’un copain plus âgé… Téléphone, le CHUV, les décisions, l’annonce au grand-père à l’hôpital, au frère, à la sœur, les images, les visions, les paroles, les paysages, la révolte, les larmes, tout défile encore avec une netteté précise. Après cette épreuve, on doit vivre et reconstruire pour le restant de la famille, et croire que la vie peut offrir d’autres plages fantastiques.

On pense pour toujours à tous ceux qui vivent le drame de la perte, à tout âge, d’un enfant, ou d’un être cher, de maladie. Certains se renferment sur leur tristesse, d’autres sombrent dans la déprime et le pessimisme, ou continuent d’avancer machinalement. Et puis, pour nous, une force venue d’ailleurs, une rage de vivre, nous a permis de cicatriser cet immense chagrin, sans l’oublier. Grâce aux amis, à la société, à l’entourage, aux activités, aux projets, à la scène, aux potes du foot, en un mot grâce aux «Autres», à la générosité, au partage et au sourire de nos enfants, on a repris le chemin de l’aventure. Au début, en automate, avec de l’alcool, des larmes, puis par la « boulimie » existentielle.

Il y eut d’abord le café-théâtre de L’Entracte, qui en était à ses prémices, puis, en six semaines, il a fallu écrire, mettre en scène, jouer «La Revue de Thierrens», puis enfin créer le grand spectacle «L’affaire de Thierrens», pour l’été 1991. Et, «souci» sur le gâteau, coacher, avec l’entraîneur-joueur Séchaud, notre club de foot en crise, et fraîchement relégué. D’où est venue cette force? Un mystère encore aujourd’hui, comme d’assumer les festivités de fin d’année…

Et neuf mois plus tard, perdre encore cette grand-maman solide, rongée par la culpabilité de sa présence le jour de l’accident.

Aujourd’hui, cette période défile comme un songe, un nuage irréel, une fiction dramatique, une espèce de conte qui trouvera son épilogue, plus tard avec l’arrivée de Lucien, ce catalyseur de notre entourage, boomerang de fantaisie.

Les années défilant, les enfants seront toujours quatre, avec ce petit frère parti trop vite, dont on se demande, entre nous, ce qu’il serait devenu dans notre société. Pas un sujet tabou, mais une épreuve, ayant soudé les liens, même dans la séparation et à l’autre bout du monde. Reconnaissant, bien qu’ayant vécu une terrible tempête, d’en être ressorti plus que vivant…

En conclusion, ce slogan m’accompagne: «Au fond de mon cœur, j’ai caché ce chagrin dans une boîte, fermée à double tour, puis j’en ai confié la clef à la mer.»

Denis Meylan